13. Rasta, café et faux-bananier

Vendredi 21 août 2026

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Lorsque les kilomètres s’enchaînent, que sans répit des images s’ajoutent aux précédentes, que ça bouge-bouge-bouge, nids de poule et dos d’âne, et sur la chaussée comme sur les côtés une circulation incessante, pédestre, automobile et animale, que l’attention est sur-stimulée par la différence, la nouveauté, on a du mal à réaliser que la visite – que dis-je, l’expérience – avec notre guide rasta Awgichew ne date que d’avant-hier. Nous venions de goûter au tchoukamé, au restaurant du Furra Institute of development studies (en sidamo, Furra Lophphote Xiinxallo Uurrinsha) quand il est apparu, avec son tee-shirt à l’effigie de Bob Marley arborant une feuille de canabis vert jaune rouge, et bien sûr son grand bonnet. Tout à l’heure, il en soulévera le bord pour mimer le geste de Ménélik II en Australie, cachant dans ses cheveux des graines d’Eucalyptus ppur les ramener incognito au pays : l’Éthiopie en est aujourd’hui couverte. Entre-temps, il nous aura montré les cerises encore vertes des caféiers poussant sous le couvert d’arbres plus grands. La récolte se fera quand les fruits seront rouges, entre octobre et décembre. Parmi tant d’autres plantes à manger ou à soigner, il nous fait remarquer l’euphorbia (trigonia ou abyssinica) dont la droiture et les piquants font la plante rêvée pour les haies de clôture dont nous avons vu de nombreux exemples en pays oromo et sidamo.


Trois femmes qui nous attendaient devant leurs maisons de terre, une ronde, une carrée, nous convient à la cérémonie du café : une fois les cerises séchées au soleil et l’écorce retirée, le noyau se divise – comme une cacahuète – en deux grains. Les Éthiopiens les conservent ainsi et les torréfient seulement au moment de la préparation, qui est toujours l’affaire des femmes. Sur un feu de petit bois et de charbon, les grains prennent une couleur brune, remués dans un grand plat de terre cuite qui servira ensuite à cuire la crêpe de faux bananier. L’odeur du café grillé se répand, bientôt mêlée à l’encens jeté dans un pot de braises placé devant les invités, qui en reçoivent la fumée. Pendant que l’une de nos hôtesses réduit le café en poudre à l’aide d’un gros pilon, une autre nous emmène dans le champ de faux bananier. Cet arbre ressemble au vrai, avec un tronc plus gros d’où les feuilles partent de plus bas, et montent en faisceau au lieu de retomber en plumeau. Pas de fruits, mais une capacité à stocker l’eau qui évite la famine même en cas de sécheresse. La pulpe, une fois raclée, est pressée (l’eau, paraît-il, est fortifiante), mélangée avec l’intérieur des racines, et enfouie plusieurs mois dans la terre, enveloppée dans une feuille. Comme un bon cru, plus longtemps ça fermente, meilleur c’est. On presse alors une deuxième fois pour assécher la pâte. La femme qui nous fait la démonstration n’est plus toute jeune, mais quels muscles et quelle poigne dans ce corps sec ! Nous reprenons place devant le brasero, entourés d’enfants du village, pour déguster le café et partager la galette faite avec cette farine.


En partant, le guide glisse un billet de 100 birrs à chacune des deux femmes qui ont œuvré. C’est l’équivalent de 50 centimes. Lui-même se fait payer 2500 birrs (environ 12 euros), et demande en plus 1200 birrs pour la communauté villageoise. Le jeu de l’arrondi supérieur et du pourboire, ainsi que quelques stylos que nous lui offrons volontiers pour apprendre à écrire aux enfants, sans oublier le selfie, entretiennent notre sourire mutuel, et nous nous quittons meilleurs amis du monde, malgré le décalage de nos niveaux de vie.
Quant au tchoukamé, spécialité de Yirgalem, c’est aussi du faux bananier, mais sous forme de semoule servie en dôme dans un plat en terre cuite rond et qui, renversée dans l’assiette commune, révèle les petits morceaux d’agneau qu’elle recouvrait, ainsi qu’un légume vert tenant du chou et de l’épinard.

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