Carnets de lecture, 1
J’aimerais me souvenir qui m’a mis entre les mains les Carnets de la mer d’Okhotsk de Nadine Ribault, quel étal de libraire, quel conseil d’ami.e. Depuis que je l’avais lu une première fois, le livre était resté sur une étagère proche de ma table de travail, accessible. Il avait touché en moi une corde parlante ; mais de ma lecture trop peu attentive je n’avais retenu que l’hiver dans le nord du Japon, une mer de glace, un chapitre sur des poteries anciennes.
Parce que je voulais envoyer un cadeau à une amie, j’ai cherché parmi mes livres lequel pourrait lui plaire : celui-ci est venu. Je l’ai racheté, car bien que je n’en sache plus rien de précis, quelque chose m’empêchait, ou plutôt me retenait de m’en séparer.
Alors je l’ai relu, curieuse de ce qui m’était si fort dans ce texte.
Dès les premières pages, j’ai su qu’il me faudrait écrire à l’autrice, lui dire mon émotion et ma gratitude. Plus loin, quand elle évoque sa rencontre avec Janet Frame – cette écrivaine qui a tant compté pour moi dans la vérité du dire – le désir de prendre contact avec Nadine Ribault a pris corps, c’est-à-dire qu’il a fait passer mon corps à l’action, et j’ai ouvert l’ordinateur pour chercher une adresse sur son site, un contact chez son éditeur.
Nadine Ribault est décédée il y a quelques années.
Je me suis sentie esseulée.
Ce n’est pas un auteur des générations anciennes.
J’aurais pu la connaître.
Sa présence en ce monde a été écourtée.
Ce que je ressensn’est pas vraiment de la tristesse. Il ne s’était jamais rien établi entre nous. Je n’avais pas encore rêvé de pouvoir la rencontrer. Notre dialogue n’avait pas commencé. C’est l’idée d’un regret, d’un rendez-vous manqué. Mais les auteurs qui nous parlent ne meurent pas tout fait. À travers leurs mots, ils continuent à nous parler.
Il me resten ces carnets, et ses autres livres à lire.
Extrait
Nadine Ribault, Carnets de la mer d’Okhotsk, Le mot et le reste, 2018, p. 53-54
On voyait rarement, là-bas, sur la mer d’Okhotsk, de nuages. Soit le ciel était grand, bleu et dégagé. Soit il était gris, bas, lourd et sombre. Et la glace avait le même destin : blanche et lumineuse, ou bien grise et bourbeuse. Les immenses nuages invulnérables et rapides que l’on voit sur la côte d’Opale, par exemple, n’arrivaient apparemment jamais jusque-là, quel que fût le mouvement de rotation de la Terre – sauf dans ma mémoire, certains jours où mes regards rejoignaient le passé. Il y avait alors, en surimpression, un nuage au-delà du rivage dont les longs cils de braise se recourbaient à l’infini. Cela n’arriva que les jours bleus. Quand le ciel, tellement et lourd et grisâtre, tombait presque par terre, mon imagination aurait été bien en peine de le soulever pour glisser un seul beau nuage blanc entre ce ciel et cette terre monotones. Il me semblait alors qu’un désir de nuage habitait le paysage et que ce désir et ce paysage coïncidaient au point d’atteindre à un état de puissance surhumaine, à croire que le désir se montrait soudain tel qu’il est : tellement despotique et fatal qu’un unique nuage brandi aurait fait éclater le ciel.
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