{"id":925,"date":"2024-12-01T09:24:00","date_gmt":"2024-12-01T08:24:00","guid":{"rendered":"https:\/\/laurehumbel.fr\/?page_id=925"},"modified":"2026-04-22T09:21:48","modified_gmt":"2026-04-22T07:21:48","slug":"toute-leau-de-lincendie","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/toute-leau-de-lincendie\/","title":{"rendered":"Toute l&rsquo;eau de l&rsquo;incendie"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading\">Table des mati\u00e8res<\/h5>\n\n\n\n<p><a href=\"#prologue\">Prologue<\/a> | <a href=\"#loin\">1. Loin<\/a> | <a href=\"#feu\">2. Le feu<\/a> | <a href=\"#lac-noir\">3. Le lac noir<\/a> | <a href=\"#temps\">4. Le temps<\/a> | <a href=\"#ange\">5. Un ange passe<\/a> | <a href=\"#quand\">6. Quand<\/a> | <a href=\"#urgence\">7. Urgence et hauteur<\/a> | <a href=\"#mays\">8. Les mays mouill\u00e9s<\/a> | <a href=\"#argent\">9. L&rsquo;argent<\/a> | <a href=\"#lacnoir10\">10. Le lac noir<\/a> | <a href=\"#etreloin11\">11. \u00catre loin<\/a> | <a href=\"#notredame12\">12. Notre-Dame<\/a> | <a href=\"#plomb\">13. Le Plomb<\/a> | <a href=\"#reconstruire14\">14. Reconstruire ?<\/a> | <a href=\"#dernieretat15\">15. Dernier \u00e9tat connu<\/a> | <a href=\"#argent16\">16. L&rsquo;argent<\/a> | <a href=\"#beffroi17\">17. Le beffroi<\/a> | <a href=\"#epimethee18\">18. \u00c9pim\u00e9th\u00e9e et Prom\u00e9th\u00e9e<\/a> | <a href=\"#dernieretat19\">19. Dernier \u00e9tat connu<\/a> | <a href=\"#paques20\">20. P\u00e2ques<\/a> | <a href=\"#aubaine21\">21. L&rsquo;aubaine<\/a> | <a href=\"#reve22\">22. R\u00eave<\/a> | <a href=\"#pitie23\">23. Piti\u00e9<\/a> | <a href=\"#loin24\">24. Loin<\/a> | <a href=\"#chantier25\">25. Chantier cach\u00e9<\/a> | <a href=\"#retour26\">26. Retour<\/a> | <a href=\"#mains27\">27. Les mains du chantier<\/a> | <a href=\"#plomb28\">28. Plomb<\/a> | <a href=\"#traces29\">29. Traces<\/a> | <a href=\"#Lubrizol30\">30. Lubrizol<\/a> | <a href=\"#loin31\">31. \u00catre loin<\/a> | <a href=\"#fonte32\">32. La fonte des glaces<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/01\/paris-reste-ma-ville\/\">Voir sur le blog<\/a> (avec les photos)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-very-light-gray-to-cyan-bluish-gray-gradient-background has-background has-small-font-size\" style=\"border-style:none;border-width:0px\">Comme l&rsquo;ensemble de ce site, cette \u0153uvre est d\u00e9pos\u00e9e et prot\u00e9g\u00e9e par le droit d\u2019auteur.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"prologue\">Prologue<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/01\/paris-reste-ma-ville\/\"><em>version blog<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><em>1er d\u00e9cembre 2024<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Paris reste ma ville<\/strong>. Au d\u00e9but, \u00e0 chacun de mes retours j\u2019allais constater le d\u00e9sastre, puis les palissades, puis l\u2019avanc\u00e9e des travaux, puis j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de venir \u00e0 chaque fois. J\u2019ai laiss\u00e9 faire. Je ne voulais plus ni voir ni savoir. Au printemps dernier, une exposition \u00e0 la crypte arch\u00e9ologique m\u2019a ramen\u00e9e sur l\u2019\u00eele de la Cit\u00e9. J\u2019ai lev\u00e9 les yeux vers les tours de Notre-Dame, par r\u00e9flexe, \u00e0 peine, avant de descendre les marches de la crypte jusqu\u2019au niveau du sol de Lut\u00e8ce, plusieurs m\u00e8tres au-dessous du parvis actuel. Attir\u00e9e par la pr\u00e9sentation qu\u2019en avait faite \u00e0 la radio Sylvie Robin, commissaire de l\u2019exposition, je venais voir \u00ab&nbsp;Dans la Seine, objets trouv\u00e9s de la pr\u00e9histoire \u00e0 nos jours&nbsp;\u00bb. J\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9 ce lieu \u00e0 l\u2019\u00e9poque de mes \u00e9tudes, je ne suis pas s\u00fbre d\u2019y \u00eatre revenue depuis, et l\u2019amie avec qui j\u2019avais rendez-vous ne le connaissait pas. Nous avons pourtant appris l\u2019histoire dans les m\u00eames salles et les m\u00eames amphis.<\/p>\n\n\n\n<p>Je savais comme tout le monde que la fl\u00e8che \u00e9tait refaite, qu\u2019elle commen\u00e7ait \u00e0 se d\u00e9gager de ses \u00e9chafaudages. Cinq ans apr\u00e8s l\u2019incendie, je n\u2019\u00e9prouvais ni h\u00e2te, ni \u00e9motion particuli\u00e8re \u00e0 l\u2019id\u00e9e de pouvoir retourner dans la cath\u00e9drale d\u2019ici la fin de l\u2019ann\u00e9e. Je dus m\u00eame constater en moi une absence de curiosit\u00e9, une curieuse absence, presque douloureuse car tout devrait me porter \u00e0 me passionner pour ce chantier, des promenades de mon enfance \u00e0 ma profession, de mes centres d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 mes amiti\u00e9s. Un obstacle s\u2019interposait entre moi et l\u2019int\u00e9r\u00eat que la r\u00e9paration de Notre-Dame aurait d\u00fb \u00e9veiller dans mon esprit ou dans mon c\u0153ur. Ce texte est n\u00e9 le 13 avril 2024 de cette interrogation, de la tentative de comprendre mon sentiment et d\u2019en remonter \u00e0 la source. Quelques mois plus tard, un nouvel \u00e9v\u00e9nement me donnerait une cl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais en train de reprendre mes carnets \u00e9crits juste apr\u00e8s l\u2019incendie quand, le 9 juin au soir, le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique a dissous l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Les \u00e9lecteurs n\u2019avaient pas vot\u00e9 selon son souhait. Il en disposait comme d\u2019un jouet que dans un caprice il cassait, alors que les chiffres des derniers bureaux de vote \u00e9taient \u00e0 peine comptabilis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, le 15 avril 2019, le feu n\u2019\u00e9tait pas ma\u00eetris\u00e9 que le chef de l\u2019\u00c9tat criait d\u00e9j\u00e0 au chantier. Et que mon malaise commen\u00e7ait.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"loin\">1. Loin<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/02\/1-loin\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00catre loin. Chacun a son image de Notre-Dame en flammes, la premi\u00e8re photo, le souvenir de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, ce qu\u2019on faisait, pr\u00e9cis\u00e9ment, au moment o\u00f9 l\u2019on a appris. Comme pour l\u2019attaque au Bataclan, les tours jumelles de New York, la chute du mur de Berlin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00catre loin. Ne plus vivre \u00e0 Paris depuis des ann\u00e9es. Trois heures de train suffisent \u00e0 y revenir depuis les bords de la M\u00e9diterran\u00e9e, trois heures depuis ma vie d\u2019aujourd\u2019hui, je suis loin sans \u00eatre exil\u00e9e, mais la distance n\u2019est pas abolie par la fr\u00e9quence des TGV.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir du brasier j\u2019\u00e9tais en vacances, dans un petit port sur la c\u00f4te varoise. Le vent faisait raguer les filins sur les m\u00e2ts m\u00e9talliques des voiliers de plaisance qui se balan\u00e7aient le long du quai. Un autre vent soufflait sur le feu. Les ondes apportaient des messages. Une vid\u00e9o, premi\u00e8res images. Nous \u00e9tions au restaurant.<\/p>\n\n\n\n<p>Une voix dans ma t\u00eate demande si c\u2019est criminel et l\u2019enfant avec nous demande si c\u2019est grave. Elle a dix ans. Elle grandit avec la peur d\u2019un attentat, elle fait \u00e0 l\u2019\u00e9cole des exercices d\u2019alerte intrusion, reste de longues minutes immobile sous son bureau, nous avons pour climat m\u00e9diatique les \u00e9chos du proc\u00e8s M\u00e9rah, le fr\u00e8re du tueur d\u2019enfants devant une \u00e9cole juive \u00e0 Toulouse, en 2012.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle demande si quelqu\u2019un est mort. Elle ajoute : \u00ab&nbsp;Si personne n\u2019est mort, ce n\u2019est pas grave&nbsp;\u00bb, mais elle voit nos t\u00eates. Elle essaie de comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux mois plus t\u00f4t, lors de notre dernier passage \u00e0 Paris, nous \u00e9tions mont\u00e9s comme dans mon enfance aux tours de Notre-Dame, nous avions vu les ap\u00f4tres verts, nous nous \u00e9tions amus\u00e9s de Viollet-le-Duc qui a donn\u00e9 ses traits \u00e0 saint Thomas, celui qui voulait voir pour croire.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"grave\">Si c\u2019est grave ou pas. Nous faisons repasser sur notre petit \u00e9cran la vid\u00e9o envoy\u00e9e par un cousin, la fl\u00e8che s\u2019\u00e9croule encore, et sur tous les r\u00e9seaux, le brasier empourpre le ciel de Paris, et la consternation se lit sur nos visages. J\u2019essaie de mettre des mots sur cette gravit\u00e9.<br>Pas moi.<br>Pas nous.<br>Pas devant nous.<br>Pas de notre vivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous savons que les choses humaines ne sont pas \u00e9ternelles, mais Notre-Dame, nous devons mourir avant elle. Une charpente en bois de ch\u00eane, s\u00e8che depuis huit cents ans. Des pierres taill\u00e9es par des mains depuis longtemps rigides, froides, retomb\u00e9es en poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 l\u2019heure nous avons travers\u00e9 la passerelle au bout du port, nous nous sommes promen\u00e9s sur une petite \u00eele. J\u2019ai ramass\u00e9 un caillou, du schiste, et un autre qui brille. J\u2019en ai d\u00e9j\u00e0 un qui lui ressemble, trouv\u00e9 dans les Alpes, quand j\u2019\u00e9tais all\u00e9e \u00e0 la Vall\u00e9e des Merveilles, dis-je \u00e0 l\u2019enfant, il y a tr\u00e8s longtemps. J\u2019imagine la montagne sourire \u00e0 ces mots.<\/p>\n\n\n\n<p>Une cath\u00e9drale, \u00e0 notre \u00e9chelle, c\u2019est g\u00e9ologique, et nous \u00e9tions l\u00e0, profitant de notre repas, loin de savoir ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 d\u00e9j\u00e0, la petite fum\u00e9e, et puis le grand panache, et puis les grandes flammes, la foule impuissante le menton lev\u00e9, et ce \u00ab&nbsp;oh&nbsp;\u00bb qui se l\u00e8ve \u00e0 voir la fl\u00e8che tomber.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense \u00e0 mes promenades le long du fleuve, \u00e0 celles de mes personnages&nbsp;; \u00e0 l\u2019Aur\u00e9lien d\u2019Aragon, aux femmes qui se succ\u00e8dent dans sa gar\u00e7onni\u00e8re \u00e0 la proue de l\u2019autre \u00eele, qui s\u2019accoudent au balcon, et toutes s\u2019exclament \u00ab&nbsp;Que c\u2019est beau&nbsp;!&nbsp;\u00bb en d\u00e9couvrant la vue par la fen\u00eatre, le chevet de Notre-Dame. Je pense aux tours carbonis\u00e9es. Je ne les imagine pas, ne veux pas les imaginer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ton de l\u2019insouciance et du rel\u00e2chement n\u2019a pas quitt\u00e9 les tables voisines. L\u2019\u00e9motion collective, immense sur les r\u00e9seaux, n\u2019est pas arriv\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 ce quai tranquille, jusqu\u2019au camping o\u00f9 nous revenons \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. L\u2019air est doux, les pins embaument dans l\u2019air du printemps. Nous sommes loin.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"feu\">2. Le feu<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/03\/le-feu\/\"><em>version blog<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le rouge monte dans le ciel de Paris, des volutes s\u2019\u00e9l\u00e8vent en nuages, une foule anxieuse pointe le menton, le regard, dans la m\u00eame direction, la fl\u00e8che de la cath\u00e9drale s\u2019effondre, toute la foule pousse la m\u00eame plainte \u00e0 l\u2019unisson. Dans cette foule un homme se balance d\u2019un pied sur l\u2019autre. Il porte des lunettes carr\u00e9es et n\u2019a d\u2019autre bagage qu\u2019une pochette contenant quelques partitions. Chef de ch\u0153ur \u00e0 la Ma\u00eetrise de Notre-Dame, chercheur en musicologie m\u00e9di\u00e9vale, il venait pour chanter. Il venait travailler. Le cordon de police, et plus loin les pompiers, le tiennent \u00e9loign\u00e9 du b\u00e2timent dont il conna\u00eet chaque \u00e9cho, chaque angle, chaque sir\u00e8ne des ambulances de l\u2019h\u00f4pital voisin. Sa cath\u00e9drale s\u2019embrase. Son quotidien se mue en cendre des si\u00e8cles. Il n\u2019a pas tout de suite l\u2019id\u00e9e de filmer. Et puis nous recevons son appel sur what\u2019s app, la premi\u00e8re vid\u00e9o, la cath\u00e9drale en flammes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne veux pas imaginer Notre-Dame \u00e9croul\u00e9e, je ne veux pas. Peut-\u00eatre demain. Qui sait, un jour aussi, peut-\u00eatre, la Tour Eiffel. Je pense \u00e0 Paris souvent jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent \u00e9pargn\u00e9e par les guerres. Est-ce que Paris sera toujours Paris et qu\u2019est-ce qui est Paris&nbsp;? \u00c7a tourne dans ma t\u00eate allong\u00e9e sous la tente et je ne m\u2019apaise qu\u2019en laissant aller mes pens\u00e9es flotter sur le cours de la Seine. Avant de m\u2019endormir, j\u2019ai besoin d\u2019envoyer un mot \u00e0 ma m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Au petit matin, je suis boulevard Saint-Michel. Avant de reprendre mon train, je veux voir les d\u00e9g\u00e2ts \u00e0 Notre-Dame. J\u2019approche, je remarque des traces des suie, l\u2019odeur pr\u00e9gnante des incendies impr\u00e8gne tout mon r\u00eave avant de dispara\u00eetre. Devant Notre-Dame, le guichet pour le Mus\u00e9e de l\u2019Arm\u00e9e est ouvert, il y a la queue. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, bien entendu, la cath\u00e9drale est ferm\u00e9e, mais par le petit hublot de la porte en bois je peux jeter un \u0153il \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. L\u2019\u00e9glise est noircie mais pas \u00e9croul\u00e9e. Elle n\u2019est m\u00eame pas trop ab\u00eem\u00e9e. Je me r\u00e9veille et je dis&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai fait un r\u00eave optimiste&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons des nouvelles sur le portable, dans la voiture \u00e0 la radio. Le feu est ma\u00eetris\u00e9, les d\u00e9parts de feu dans les tours ont \u00e9t\u00e9 pris \u00e0 temps, la structure est debout, qui tient pour l\u2019instant, qui tiendra si les joints r\u00e9sistent au s\u00e9chage. L\u2019organiste titulaire du grand orgue d\u00e9clare que l\u2019instrument est sauv\u00e9, d\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019il sait, mais plein d\u2019eau. Des tuyaux pleins d\u2019eau. Un pompier de Paris dit qu\u2019on ne pense pas, lorsqu\u2019on s\u2019engage dans les pompiers de Paris, qu\u2019on sauvera un jour Notre-Dame.<\/p>\n\n\n\n<p>Les unes des journaux s\u2019\u00e9talent sur notre passage. Plusieurs quotidiens titrent \u00ab&nbsp;Notre-Drame&nbsp;\u00bb comme s\u2019il fallait toujours, en toute circonstance, faire des jeux de mots. Les journalistes r\u00e9p\u00e8tent&nbsp; \u00e0 l\u2019unisson \u00ab&nbsp;le beffroi&nbsp;\u00bb, comme s\u2019ils connaissaient ce mot depuis toujours, sans expliquer quoi que ce soit. Le journalisme du direct, de la d\u00e9p\u00eache, de l\u2019\u00e9motion, n\u2019a pas le temps de chercher une d\u00e9finition. Je ne sais pas ce que c\u2019est que ce \u00ab&nbsp;beffroi&nbsp;\u00bb dont la radio rab\u00e2che qu\u2019il est sauv\u00e9, je conduis une voiture, je ne peux pas v\u00e9rifier et je suis agac\u00e9e. Y a-t-il une tour de Notre-Dame dont je n\u2019arrive pas \u00e0 me souvenir&nbsp;? Une tour que ma m\u00e9moire n\u2019aurait pas enregistr\u00e9e, qu\u2019elle ne sait pas o\u00f9 dessiner, une autre tour que la fl\u00e8che noire qui pointait vers le ciel, celle qui s\u2019est effondr\u00e9e sur elle-m\u00eame, crevant la vo\u00fbte, et que les deux tours en fa\u00e7ade, avec leur air rectangulaire, forme immuable de l\u2019inach\u00e8vement. Je ne connais de beffrois que les clochers civils des Flandres ou d\u2019Artois. Je me demande si c\u2019est un terme technique pour d\u00e9signer un clocher. Puis l\u2019actualit\u00e9 passe, je glisse sur sa surface.<\/p>\n\n\n\n<p>Le recteur dit que toutes les mesures de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9taient prises. Je me demande aussi ce que c\u2019est que ce recteur sorti de sous les vo\u00fbtes sans que personne vienne nous le pr\u00e9senter. Il dit qu\u2019on ne peut pas \u00e9viter un court-circuit, il est f\u00e9brile mais il le dit, comme si la loi n\u2019avait pas oblig\u00e9 m\u00eame les particuliers \u00e0 installer chez eux un d\u00e9tecteur de fum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se pr\u00e9cise dans la journ\u00e9e que l\u2019incendie est accidentel, li\u00e9 aux travaux de r\u00e9novation. Ce qui se dit au lendemain de l\u2019incendie ne r\u00e9sistera pas toujours \u00e0 l\u2019enqu\u00eate, mais je l\u2019entends r\u00e9p\u00e9ter toute la journ\u00e9e. L\u2019\u00e9chafaudage autour de la fl\u00e8che est accus\u00e9. On veut r\u00e9parer les dommages du temps sur une cath\u00e9drale que des hommes b\u00e2tissent depuis huit cents ans, et l\u2019on s\u2019y prend si mal qu\u2019on y met le feu. On dirait une fable du Moyen \u00c2ge. Une fable de tous les temps.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"lac-noir\">3. Le lac noir<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/05\/3-le-lac-noir\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Des gerbes comme des fontaines jaillissent des orgues remplies d\u2019eau. Un pompier encord\u00e9 escalade les tuyaux chrom\u00e9s qui s\u2019\u00e9tagent par degr\u00e9s, en hauteur et en diam\u00e8tre. Un de ses coll\u00e8gues, d\u00e9j\u00e0 au sommet, tente de boucher l\u2019orifice sup\u00e9rieur avec un objet qui n\u2019a rien d\u2019un maillet de xylophone. Je suis trop loin, en bas. Le bruit que r\u00e9percutent les vo\u00fbtes, les hautes vo\u00fbtes de pierre, dans une nuit de brume, d\u2019encre violette, de suie, le bruit est un m\u00e9lange d\u2019\u00e9boulement et de cascade, de marteaux piqueurs et de cris, d\u2019ordres donn\u00e9s en monosyllabes, sur la gamme de la majeur, les onomatop\u00e9es ricochent sur les anches, les lamentations ruissellent sur les colonnettes des piliers qui rapetissent pas degr\u00e9s, formant perpendiculairement \u00e0 l\u2019orgue une all\u00e9e qui m\u00e8ne \u00e0 un grand trou b\u00e9ant dans le sol de la nef. Je me retourne vers l\u2019orgue, le pompier en joue maintenant, obstruant et lib\u00e9rant en cadence le haut des tuyaux, dont la bouche en biseau crache des vibratos, derri\u00e8re un pilier ricane l\u2019organiste jaloux, c\u2019est la fontaine des jardins d\u2019Este \u00e0 Tivoli ai-je le temps de penser avant qu\u2019un flot cylindrique se r\u00e9pande dans l\u2019\u00e9difice, fon\u00e7ant, grondant, pr\u00eat \u00e0 m\u2019emporter dans le trou b\u00e9ant, vais-je pouvoir me retenir aux branches de pierre ?<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"temps\">4. Le temps<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/06\/4-le-temps\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les promesses de don affluent. L\u2019incendie a un jour. Les vid\u00e9os montrent l\u2019homme au pouvoir chanter poing lev\u00e9 devant le brasier, crier \u00ab&nbsp;Nous reb\u00e2tirons Notre-Dame&nbsp;\u00bb. Le feu n\u2019\u00e9tait pas \u00e9teint. Personne ne connaissait l\u2019\u00e9tendue des d\u00e9g\u00e2ts. Nous reb\u00e2tirons Notre-Dame, avant m\u00eame qu\u2019elle ne soit d\u00e9truite. Prom\u00e9th\u00e9e ou \u00c9pim\u00e9th\u00e9e&nbsp;? Le go\u00fbt de l\u2019\u00e9v\u00e9nement brille dans tous nos yeux, l\u2019app\u00e9tence pour la catastrophe. Il faut aller tr\u00e8s vite. Un pr\u00e9sident champion de notre temps, de l\u2019arrogance de notre temps, du manque d\u2019humilit\u00e9, de la pr\u00e9cipitation, notre temps qui ne sait pas placer correctement une cath\u00e9drale sur l\u2019\u00e9chelle du temps. Le temps pour constater et le temps pour pleurer, le temps pour proposer, le temps pour r\u00e9fl\u00e9chir, le temps pour reconstruire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je re\u00e7ois des messages, j\u2019\u00e9cris \u00e0 mes proches, \u00e0 l\u2019amie avec qui j\u2019ai fait mes \u00e9tudes d\u2019histoire. Ensemble nous avons appris la chronologie de Paris, l\u2019\u00e9tymologie du nom des rues, la succession des enceintes fortifi\u00e9es, l\u2019apparition de l\u2019\u00e9clairage urbain. Elle est catholique. Je lui demande comment elle r\u00e9agit, comment r\u00e9agit son conjoint, comment r\u00e9agit Paris. Elle parle de \u00ab&nbsp;sid\u00e9ration&nbsp;\u00bb. Elle me demande ce que \u00e7a me fait d\u2019\u00eatre loin. Je lui demande si elle a \u00e9t\u00e9 voir Notre-Dame.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re, oui. Elle envoie une photo&nbsp;: \u00ab&nbsp;Au chevet de Notre-Dame ce matin \u00e0 neuf heures. Une foule silencieuse de Parisiens et d\u2019\u00e9trangers d\u00e9ambulait d\u00e9j\u00e0 sous un ciel tr\u00e8s gris. Impressionnant.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Que reste-t-il de Notre-Dame&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le calcaire de Paris est gris. Un gris blanc. L\u2019absence de la fl\u00e8che, le vide rendu visible, et qui tourne l\u2019estomac. Sur la photo entre les deux tours, un triangle un peu plus rose, d\u2019un rose orang\u00e9, intrigue et secoue douloureusement le c\u0153ur, une fois identifi\u00e9, car je ne devrais pas le voir, ce triangle c\u2019est l\u2019int\u00e9rieur, c\u2019est pire que tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Au premier plan, sur les arbres en bord de quai, s\u2019\u00e9panouit un rose p\u00e2le, fleuri, et du vert tendre et du vert fonc\u00e9 sur ceux d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. D\u2019autres encore n\u2019ont que des bourgeons. Les arcs-boutants apparaissent au travers de leurs branches, et dans le bas de la photo, les hautes berges emmur\u00e9es de la Seine et encore plus bas, un petit bout du fleuve, dont le gris tend au noir.<\/p>\n\n\n\n<p>Que reste-t-il de Notre-Dame&nbsp;? L\u2019illusion d\u2019une solidit\u00e9, d\u2019un pilier qui traverse les si\u00e8cles, o\u00f9 l\u2019on peut s\u2019appuyer. Que reste-t-il de cette histoire qui a contribu\u00e9 \u00e0 constituer mon identit\u00e9&nbsp;? Que reste-t-il du XI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle&nbsp;? Combien de pierres&nbsp;? Combien de microns de pigment&nbsp;? Les blocs taill\u00e9s ne sont plus les m\u00eames, remplac\u00e9s au rythme de l\u2019usure du calcaire lut\u00e9tien. L\u2019illusion d\u2019une cath\u00e9drale qui a travers\u00e9 les si\u00e8cles, inchang\u00e9e, est une illusion en partie vraie. J\u2019ai entendu dire qu\u2019au Japon, les temples \u00e9taient reconstruits \u00e0 intervalle r\u00e9gulier, de fa\u00e7on \u00e0 d\u00e9fier le temps, \u00e0 rester identiques et neufs \u00e0 tout jamais. L\u2019entretien est presque un anagramme de l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"ange\">5. Un ange passe<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/07\/5-un-ange-passe\/\"><em>version blog<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ange est v\u00eatu de lisse, ses ailes sans plumes, sa robe sans pli, son visage sans ride. Le ciel est lumi\u00e8re nuit, spectral. La vo\u00fbte est crev\u00e9e, la pierre \u00e9nerv\u00e9e, le calcaire du sable. Les reliefs sortent de l\u2019ombre, une aile de bronze me fr\u00f4le en plein vol. Dans la masse de l\u2019air, le volume se dilate, la nuit p\u00e8se sur mes \u00e9paules, les nervures sont \u00e9lectris\u00e9es, les \u00e9toiles sont au bord du vide, et les nuages vrais, que le vent balaie. Des anges verts comme des sauterelles voltigent comme des fus\u00e9es, effleurent les remplages noircis de la rosace, le monde est de pierre \u00e9clair\u00e9 de bleu. S\u2019allonger sur le dos au milieu de la nef. Je porte une chemise de bronze. Flotter.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"quand\">6. Quand<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/08\/6-quand\/\"><em>version blog<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><em>8 d\u00e9cembre 2024<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ils pr\u00e9parent une belle f\u00eate, et je d\u00e9tourne le regard. Il y a cinq ans une enfant me demandait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Est-ce que tu voudras retourner dans Notre-Dame quand elle sera reconstruite&nbsp;?&nbsp;\u00bb et sinc\u00e8rement je ne savais pas. Aujourd\u2019hui je dis non. Je n\u2019ai que faire d\u2019entrer dans ce monument \u00e0 la f\u00e9brilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cinq ans ce n\u2019est pas beaucoup. C\u2019est cent-soixante-douze fois moins que l\u2019\u00e2ge de la premi\u00e8re pierre de Notre-Dame, c\u2019est moins que \u00e7a, si les ma\u00e7ons ont remploy\u00e9 des pierres des \u00e9difices plus anciens, c\u2019est moins que rien, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des dizaines de millions d\u2019\u00e2ge du calcaire qui les compose.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le temps aura pass\u00e9, long, un temps qui s\u2019accorde \u00e0 ma relation avec elle, alors j\u2019irai la revoir.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"urgence\">7. Urgence et hauteur<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/09\/7-urgence-et-hauteur\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p id=\"mays\">L\u2019incendie a un jour. J\u2019\u00e9change des nouvelles avec une autre amie dont le sujet de th\u00e8se, il y quelques ann\u00e9es, portait sur les Mays de Notre-Dame. Elle m\u2019en avait confi\u00e9 la relecture. Les Mays sont les tableaux que la confr\u00e9rie des orf\u00e8vres parisiens, entre 1630 et 1707, offrit tous les ans \u00e0 la Vierge Marie, au mois de mai, et qui furent peints par les jeunes artistes prometteurs de leur temps, des Vouet, des Le Sueur, des Coypel. Dispers\u00e9s \u00e0 travers la France, il en reste treize dans la cath\u00e9drale. Nous les craignons d\u00e9truits, les imaginons ab\u00eem\u00e9s peut-\u00eatre, br\u00fbl\u00e9s, noy\u00e9s. Finalement ils \u00e9taient saufs. Ils ont \u00e9t\u00e9 nettoy\u00e9s et ont repris bonne place d\u00e9sormais, dans la cath\u00e9drale restaur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019incompr\u00e9hension accompagne la sid\u00e9ration quand j\u2019apprends que l\u2019homme au pouvoir a parl\u00e9, aussit\u00f4t, de reconstruire Notre-Dame en cinq ans. Je ne comprends pas le besoin de donner une date, de fixer un d\u00e9lai, surtout si bref. Il ne me semble pas utile de faire le fort \u00e0 bras. Je me demande pourquoi il faudrait accorder tant d\u2019importance \u00e0 l\u2019urgence. Pour un b\u00e2timent qui a travers\u00e9, dont on voudrait qu\u2019il traverse encore les si\u00e8cles, je trouve de l\u2019arrogance, encore, \u00e0 vouloir le r\u00e9parer en quelques ann\u00e9es. Mais construire une cath\u00e9drale, n\u2019est-ce pas en soi arrogant ?<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019offrande \u00e0 Dieu est le moteur affich\u00e9 des b\u00e2tisseurs de cath\u00e9drales, ce n\u2019est peut-\u00eatre pas leur motivation premi\u00e8re. Ils voulaient construire des tours. Comme les ma\u00e7ons de Babel, ils voulaient monter vers le ciel, mais \u00e0 la diff\u00e9rence de ceux-l\u00e0, ils ne s\u2019entendaient pas, la confusion les langues remplissait depuis longtemps la terre, l\u2019esprit de clocher flottait jusque sur les eaux. Ils voulaient aller plus haut, toujours, plus haut de les voisins. La hauteur sous vo\u00fbtes de la cath\u00e9drale de Noyon est de 23 m\u00e8tres, celle de Paris de 33, \u00e0 Chartres on compte 37 m\u00e8tres, 38 \u00e0 Reims, 42 \u00e0 Amiens, 43 \u00e0 Cologne, et \u00e0 plus de 48 m\u00e8tres, le ch\u0153ur de Beauvais s\u2019effondre. Les gratte-ciel de New York me font le m\u00eame effet. M\u00eame la destruction des tours du World Trade Center percut\u00e9es par deux avions d\u00e9tourn\u00e9s, n\u2019a frein\u00e9 qu\u2019un temps l\u2019app\u00e9tit des records. Le Chrysler Building culmine \u00e0 219 m, l\u2019Empire State \u00e0 381, One Vanderbilt mesure 427 m de hauteur, Central Park Tower 472, et la tour du One World Trade Center est de nouveau l\u2019immeuble le plus haut de la ville, sur le site des anciennes Twin Towers. Oui, on se souviendra de l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019on \u00e9tait, de ce que l\u2019on faisait quand on a appris l\u2019effondrement en cours de Notre-Dame. Car m\u00eame si \u00e0 la fin elle ne s\u2019effondre pas, c\u2019est ce qu\u2019on craignait, c\u2019est que ce qu\u2019on croyait, aux heures du brasier.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"mays\">8. Les mays mouill\u00e9s<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/10\/8-les-mays-mouilles\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait dans un ch\u00e2teau peut-\u00eatre, des salles comme d\u2019un mus\u00e9e, avec de grandes toiles sombres, et bleues, et rouges, accroch\u00e9es aux murs, des toiles comme classiques, et elles s\u2019\u00e9caillaient, elles s\u2019\u00e9cro\u00fbtaient, pr\u00e9sentaient au regard leur peinture fendue. Les toiles \u00e9taient crev\u00e9es, \u00e9clat\u00e9es, c\u2019\u00e9taient les mays mouill\u00e9s par l&rsquo;eau de l&rsquo;incendie, le r\u00eave l\u2019\u00e9non\u00e7ait, <em>toute l\u2019eau de l\u2019incendie<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"argent\">9. L&rsquo;Argent<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/12\/9-largent\/\"><em>version blog<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019incendie a deux jours. Les promesses de don continuent d\u2019affluer, les grandes fortunes ont de l\u2019argent pour les symboles, les petits \u00e9pargnants veulent participer. Suffisamment d\u2019argent sera trouv\u00e9. \u00ab&nbsp;Je n\u2019en doute pas&nbsp;\u00bb, me dit un proche, mais il se scandalise que l\u2019\u00c9tat n\u2019ait pas les moyens d\u2019entretenir ses b\u00e2timents. La s\u00e9paration de l\u2019\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat a confi\u00e9 aux communes l\u2019entretien mat\u00e9riel des \u00e9glises, sauf celui des cath\u00e9drales, qui incombe \u00e0 l\u2019\u00c9tat. Paris est un cas \u00e0 part, car la ville n\u2019avait pas de maire au moment de la promulgation de la loi, elle \u00e9tait g\u00e9r\u00e9e directement par le pr\u00e9fet, et Notre-Dame est donc administr\u00e9e \u00e0 moiti\u00e9 par Paris, \u00e0 moiti\u00e9 par la France.<\/p>\n\n\n\n<p>Scandale, entends-je aussi autour de moi, que l\u2019on veuille mettre autant d\u2019argent pour un b\u00e2timent, alors qu\u2019il y a tant de mis\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Scandale, dit-on encore, et encore, et encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Les jours qui suivent l\u2019incendie, la guerre continue au Y\u00e9men, des villages sont d\u00e9truits et personne n\u2019en parle, \u00e0 part quelques articles tout au fond des journaux, les villages sont d\u00e9truits avec des armes fran\u00e7aises, et les dockers du Havre et ceux de Marseille refusent de charger des armes pour l\u2019Arabie. Tant que la guerre est loin, on l\u2019imagine peu.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/13\/10-le-lac-noir\/\"><\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"lacnoir10\">10. Le lac noir<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/13\/10-le-lac-noir\/\"><em>version blog<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs fois, les jours suivant l\u2019incendie, je suis entr\u00e9e dans la cath\u00e9drale. Ce n\u2019\u00e9tait pas seulement un songe. C\u2019\u00e9tait, derri\u00e8re les portes de bois histori\u00e9es, un grand lac noir o\u00f9 se refl\u00e9taient des yeux. Seuls se refl\u00e9taient les yeux jaunes et mobiles des figures grima\u00e7antes des chapiteaux, leurs traits ne p\u00e9n\u00e9traient pas le miroir de l\u2019eau. Les figures \u00e9taient accroch\u00e9es \u00e0 la pierre par des serres crochues, par des membres difformes, par des pieds de cochon nou\u00e9s autour de tronc tr\u00e8s tordus et de gibets ricanants. Une lumi\u00e8re opalescente faisait flotter les visages de pierre dans la nuit et dans l\u2019ombre. Tout le reste \u00e9tait noir. Noir l\u2019air poudreux comme de la suie, sous les vo\u00fbtes qui retenaient prisonni\u00e8re leur plainte continue, se la renvoyaient l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, r\u00e9verb\u00e9r\u00e9e, leur plainte. Noir le ciel qui s\u2019enfon\u00e7ait dans un vortex spatial, un trou d\u00e9voreur de photons, que rendait seulement perceptible la frange du toit de la vo\u00fbte effondr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Seuls les yeux se refl\u00e9taient, s\u2019ouvraient et se fermaient, des amandes dor\u00e9es apparaissaient sur l\u2019onde au gr\u00e9 de leur clignement, selon un rythme al\u00e9atoire que n\u2019imprimait aucun clapotis, car la surface du lac \u00e9tait tendue et noire.<\/p>\n\n\n\n<p>De la surface du lac \u00e9mergeaient des roseaux, des colonnes cylindriques douces comme de la craie, des lotus de granit \u00e0 la tige rugueuse qui s\u2019ouvraient en \u00e9ventail, au ras de l\u2019eau s\u2019ouvraient de vrais n\u00e9nuphars, d\u2019un blanc rosac\u00e9, sur leur feuille \u00e9tal\u00e9e comme une tache d\u2019huile contenue dans une membrane plasmique, sombre comme le lac. Une barque passait sans un bruit, rien ne bougeait autour sauf la gaffe dont la moiti\u00e9 \u00e9mergeait en diagonale et insufflait son mouvement sans que la moindre ride ne v\u00eent froisser la surface de l\u2019eau, le lac noir, et personne ne tenait la gaffe, un ample manteau \u00e0 capuche, peut-\u00eatre, comme celui d\u2019un fantasme, ondulait dans l\u2019ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, se prolongeant, le lac passait entre deux piliers, devenait fange et boue, devenait mar\u00e9cage, devenait marigot, avec des grenouilles de toutes les couleurs, des th\u00e9ories d\u2019insectes dont le cliquetis d\u2019ailes au ras de l\u2019eau kaki \u00e9voquait le battement de pales de bois, de m\u00e9tal, de ventilateurs d\u00e9traqu\u00e9s, de drones dress\u00e9s pour l\u2019attaque. Les crapauds coassaient. Du terrain fangeux \u00e9mergeaient des lianes, des pal\u00e9tuviers, des esp\u00e8ces jamais nomm\u00e9es, qui tressaient leurs racines a\u00e9riennes, plus serr\u00e9es qu\u2019un panier d\u2019osier. Et, se prolongeant \u00e0 travers ce treillis, m\u00eame s\u2019il peinait \u00e0 passer, c\u2019\u00e9tait maintenant un grand fleuve, charriant p\u00e9niches, barges, convois de grumes sur lesquelles, jambes tr\u00e8s \u00e9cart\u00e9es, se tenaient les flotteurs de bois, qui repoussaient la berge \u00e0 coup de grandes gaffes, en chantant la chanson du prince assassin\u00e9 au pont du confluent. Leur chant \u00e9tait ponctu\u00e9 par la corne des mariniers et par la sir\u00e8ne des vedettes de la police qui louvoyaient \u00e0 la vitesse du goujon entre le usagers du fleuve, leur gyrophare tournoyait. Le long des rives les p\u00eacheurs, les joggeurs, les pousseuses de landaus, savaient que deux fois par jour le fleuve inverserait son cours, ils passaient sans le regarder, allaient d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de l\u2019autre, insensibles \u00e0 son va-et-vient, et les crieuses de poissons, les forts des halles, les gens de la gr\u00e8ve, les tonneliers, les sapeurs pompiers, se tenaient pr\u00eats, deux fois pas jour, au renversement du cours, ils allaient, venaient, criaient, vendaient, chantaient, se tuaient la t\u00eate, ils trafiquaient, volaient, juraient, ils imitaient, contrefaisaient, ils se d\u00e9claraient leur amour, ils niaient, reniaient, se d\u00e9barrassaient, et la vie suivait son cours. Le fleuve jamais ne conna\u00eetrait la mer.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"etreloin11\">11. \u00catre loin<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/14\/11-etre-loin\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce que \u00e7a fait que d\u2019\u00eatre loin&nbsp;? &nbsp;Mon amie parisienne compte aller ce soir \u00e0 Notre-Dame. L\u2019incendie a deux jours. Moi, de retour \u00e0 Marseille, j\u2019\u00e9cris longuement dans un cahier rouge. Je reste chamboul\u00e9e. Je me sens bizarre d\u2019\u00eatre loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que \u00e7a fait&nbsp;? Cela fait que mes amis d\u2019ici, et les commer\u00e7ants, et les gens que je croise dans la rue, n\u2019en parlent pas, n\u2019y pensent pas, comme moi, \u00e0 chaque instant. Car Notre-Dame, ce n\u2019est pas n\u2019importe quelle \u00e9glise. C\u2019est le clocher de mon village. C\u2019est la station de m\u00e9tro presque la plus profonde, avec ses escaliers, tous ces escaliers \u00e0 monter sur mes petites jambes, et les tours qui surgissent, masses dont les parall\u00e8les et les angles droits sont corrig\u00e9s par le foisonnement des voussures et les statues des rois, par le dessin de la rosace, par la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 des colonnettes graciles qui s\u2019entrecroisent au-dessus, par l\u2019\u00e9l\u00e9gance, enfin, des cages des cloches, de leurs hautes fen\u00eatres lanc\u00e9ol\u00e9es, soulign\u00e9es par des bandes de pointill\u00e9s de pierre. Je ne sais pas si je connaissais d\u00e9j\u00e0 la forme de la ville en bordure de laquelle j\u2019habitais, avec la courbe de la Seine qui lui fait une bouche triste. Les savoirs de l\u2019enfance ne se re\u00e7oivent pas tous \u00e0 l\u2019\u00e9cole, et nous savons des choses sans pouvoir dire o\u00f9 nous les avons apprises. Les bateaux-mouches \u00e9taient la r\u00e9compense des le\u00e7ons bien r\u00e9cit\u00e9es. L\u2019accumulation des bons points culminait dans un petit morceau de papier bleu canard qui donnait droit \u00e0 une promenade sur l\u2019eau. Le bateau glissait sur les vaguelettes glauques, couleur des toits de zinc, couleur des nuages bas, couleur de Notre-Dame, couleur des pigeons, couleur des glissi\u00e8res de s\u00e9curit\u00e9 des voies sur berge, avec un peu de vert et de marron en plus, la Seine n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 bleue. Je savourais les hoquets du bateau quand il s\u2019\u00e9loignait du quai, qu\u2019il changeait de r\u00e9gime pour passer sous un pont, j\u2019apprenais pour aussit\u00f4t l\u2019oublier que le pont de la Concorde s\u2019\u00e9tait d\u2019abord appel\u00e9 le pont de la R\u00e9volution, dans le haut-parleur crachotant la voix du guide \u00e0 modulations de fr\u00e9quence saluait au square du Vert-Galant Henri IV et son cheval, que malgr\u00e9 les apparences de bronze de la statue, je tenais pour blanc, la vo\u00fbte des ponts, comme un secret d\u2019enfance, giron inqui\u00e9tant, ombre noire o\u00f9 se d\u00e9posait une odeur de p\u00e9trole humide, o\u00f9 les silhouettes effiloch\u00e9es des clochards se ratatinaient, cherchant un sursis \u00e0 la pluie, \u00e0 m\u00eame le pav\u00e9, lan\u00e7ant des cris d\u2019ivrognes que r\u00e9percutaient les arches de pierre. Et soudain la tour Eiffel. Haute, hautaine, inutilement compliqu\u00e9e dans le dessin de ses croisillons. Un autre jour, c\u2019\u00e9tait une promesse dans la voix maternelle, nous monterions tout l\u00e0-haut. Du bateau je suivais l\u2019ascenseur glissant contre la jambe de fer, il \u00e9tait jaune ou rouge, mais un rouge d\u2019antan, comme les wagons de la tr\u00e8s vieille rame qui circulait encore sur la ligne qui passe sous les pieds de Notre-Dame, et c\u2019\u00e9tait une chance lorsqu\u2019on y avait droit, avec ses si\u00e8ges en lattes de bois vernis, durs et arrondis, bien plus inconfortables que les habituelles banquettes en ska\u00ef, mais qui avaient le pouvoir de faire voyager dans le temps. Rentr\u00e9s \u00e0 la maison, je devais me laver les mains et jeter le ticket de m\u00e9tro. Il \u00e9tait jaune. Ce que \u00e7a fait que d\u2019\u00eatre loin ? Des amis marseillais sont mont\u00e9s aux tours de Notre-Dame l\u2019apr\u00e8s-midi du lundi, ils ont \u00e9t\u00e9 parmi les derniers \u00e0 voir l\u2019\u00e9difice avant qu\u2019il ne br\u00fble. Ils en sont un peu fiers. Un autre ami les plaisante : \u00ab&nbsp;Alors, c\u2019est vous qui avez mis le feu \u00e0 la cath\u00e9drale ?&nbsp;\u00bb C\u2019est tout. Une amie de Toulouse, au t\u00e9l\u00e9phone, n\u2019en parle pas. Je finis par n\u2019y plus tenir, j\u2019y fais allusion. Elle est choqu\u00e9e de tout cet argent qu\u2019on veut employer pour le b\u00e2timent alors qu\u2019on laisse des gens mourir. Le lendemain, nous voyons d\u2019autres amis qui n\u2019en parlent pas plus. Au cours du d\u00eener, ils tendent l\u2019oreille lorsque mon mari \u00e9voque sa conversation t\u00e9l\u00e9phonique avec son cousin qui travaille \u00e0 la ma\u00eetrise de Notre-Dame, et qui allait \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition lorsqu\u2019il s\u2019est trouv\u00e9 devant la cath\u00e9drale en feu, et que je retransmets moi-m\u00eame l\u2019information re\u00e7ue de mon amie historienne de l\u2019art, que les mays sont saufs. Ils l\u00e8vent un peu la t\u00eate, mais ils ne rel\u00e8vent pas. Nous passons \u00e0 autre chose.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"notredame12\">12. Notre-Dame<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/15\/12-notre-dame\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas un r\u00eave. Des flammes sont mont\u00e9es dans le ciel de la ville. <em>En r\u00eaver toutes les nuits, ne penser qu\u2019\u00e0 \u00e7a.<\/em> Ce n\u2019\u00e9tait pas un r\u00eave, la toiture a fondu, la fl\u00e8che s\u2019est \u00e9croul\u00e9e. <em>Et dans les r\u00eaves, la cath\u00e9drale flanche. Le matin avec douleur, aller aux nouvelles, la croire effondr\u00e9e, les vo\u00fbtes \u00e0 ciel ouvert<\/em>. Ce n\u2019\u00e9tait pas un r\u00eave, la pierre a \u00e9clat\u00e9, la charpente a br\u00fbl\u00e9. <em>Les r\u00eaves au r\u00e9veil semblent optimistes<\/em>. Ce n\u2019est pas un r\u00eave, la cath\u00e9drale sans toit, la vo\u00fbte transperc\u00e9e, est toujours l\u00e0, debout.<em> Il s\u2019invente en pens\u00e9e, en dessins, d\u2019autres usages, en projets 3D. Une piscine sur le toit. Une serre avec des ogives de verre<\/em>. Elle sera reconstruite dans son dernier \u00e9tat connu. <em>Autre chose, r\u00eaver, autre chose et pourtant, comme on l\u2019aimait, vieille et s\u00e9culaire.<\/em> Je me r\u00e9veille plusieurs fois dans la nuit, et le matin ma premi\u00e8re pens\u00e9e va \u00e0 la toiture d\u00e9truite de Notre-Dame. Pour \u00e9viter les r\u00e9p\u00e9titions, quelquefois j\u2019ai envie d\u2019\u00e9crire l\u2019\u00e9difice, le b\u00e2timent, le monument, mais ma main s\u2019y refuse, comme si ces mots ne pouvaient pas, ne suffisaient pas \u00e0 la d\u00e9crire, comme si c\u2019\u00e9tait la rabaisser, ne pas la nommer, presque lui faire injure. Et je sens dans cela toute l\u2019intimit\u00e9 qui me lie \u00e0 Notre-Dame, elle qui n\u2019est pas seulement pour moi une cath\u00e9drale, mais \u00ab&nbsp;la&nbsp;\u00bb cath\u00e9drale, c\u2019est Notre-Dame, il y a d\u2019autres Notre-Dame mais elle c\u2019est Notre-Dame tout court, c\u2019est son nom propre, m\u00eame pas <em>Notre-Dame-de-Paris<\/em> (qui d\u00e9signe le roman de Victor Hugo), Notre-Dame tout court parce que je suis de Paris et c\u2019est ma cath\u00e9drale.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"plomb\">13. Le plomb<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/16\/13-le-plomb\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La toiture d\u00e9truite. J\u2019ai v\u00e9cu \u00e0 Reims, un temps. J\u2019\u00e9tais guide-conf\u00e9renci\u00e8re. Je ne sais combien de fois j\u2019ai fait visiter la cath\u00e9drale de Reims, j\u2019ai appris \u00e0 conna\u00eetre intimement ce monument, que je n\u2019ai jamais appel\u00e9 Notre-Dame, qui ne sera jamais pour moi Notre-Dame, bien que ce soit aussi son nom. Elle fut d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment bombard\u00e9e pendant toute la premi\u00e8re guerre mondiale, depuis la ligne de front qui passait \u00e0 proximit\u00e9. Le 19 septembre 1914, un feu prit sur l\u2019\u00e9chafaudage qui montait le long de la tour nord. Toute la toiture, toute la charpente furent d\u00e9truites, et la pierre \u00e9clata, ravageant les visages de l\u2019Ange au sourire et des autres statues. J\u2019ai souvent imagin\u00e9 le plomb en fusion d\u00e9gobillant par les gargouilles, mais je l\u2019imaginais mal, je l\u2019imaginais noir, comme du mazout liquide, avec des reflets gris. J\u2019en ai parl\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re et \u00e0 ma fille, deux mois avant l\u2019incendie, lorsque nous sommes mont\u00e9es sur les tours de Notre-Dame, et la premi\u00e8re nuit, celle de l\u2019incendie, cette image de cauchemar est revenue. Les photos et les vid\u00e9os montraient du jaune et du rouge dans la nuit, je n\u2019y voyais que bois br\u00fblant, mais bien s\u00fbr le plomb devient jaune en fondant, et si je les scrute aujourd\u2019hui, je distingue le lingot brillant de la toiture en feu, cependant que les gargouilles de mon imagination vomissent toujours un liquide noir et visqueux.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"reconstruire14\">14. Reconstruire ?<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/17\/14-reconstruire\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Reconstruire&nbsp;? Ne pas reconstruire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le moment, la question ne s\u2019est pas pos\u00e9e en moi&nbsp;: j\u2019\u00e9tais triste. Il a fallu laisser passer plus d\u2019une semaine avant que mon \u00e9motion retombe apr\u00e8s \u00eatre mont\u00e9e, non pas le soir devant le brasier \u2013 c\u2019\u00e9tait sid\u00e9ration \u2013 mais le lendemain, d\u2019heure en heure, de nouvelle en nouvelle. Une semaine pour la sentir lentement s\u2019apaiser, trois ou quatre jours encore pour que je n\u2019y pense plus \u00e0 chaque instant comme au d\u00e9but, mais quand j\u2019y pensais, j\u2019\u00e9tais \u00e0 nouveau saisie d\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 et mon c\u0153ur se serrait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne me souviens plus quand je l\u2019ai vue pour la premi\u00e8re fois. Je me souviens seulement qu\u2019elle a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0 et je suis boulevers\u00e9e. Certains veulent la reconstruire, d\u2019autres pas. La sid\u00e9ration est pass\u00e9e et je suis de l\u2019avis des premiers. Mais pas n\u2019importe comment. Mais pas maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019incendie a trois jours. J\u2019ouvre facebook dont je m\u2019\u00e9tais gard\u00e9e, je poste quelques lignes pour dire mon \u00e9motion. Je fais d\u00e9filer cinq, dix publications, rien sur Notre-Dame ou si peu. Trois jours ont pass\u00e9, en ne cultivant que l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. Je finis par trouver quelques commentaires, j\u2019en recopie un dans mon cahier rouge&nbsp;: \u00ab&nbsp;Victor Hugo remercie tous les g\u00e9n\u00e9reux donateurs pr\u00eats \u00e0 sauver Notre-Dame de Paris et leur propose de faire la m\u00eame chose avec Les Mis\u00e9rables.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Philippe B\u00e9laval, pr\u00e9sident du Centre des Monuments nationaux, s\u2019exprime sur France Culture. \u00c0 Guillaume Erner qui lui demande s\u2019il pense possible, voire souhaitable, de reconstruire Notre-Dame en cinq ans, il r\u00e9pond qu\u2019il fallait une r\u00e9ponse volontariste. Le fallait-il ? Pourquoi le fallait-il ? Personne ne lui pose la question. La parole du pouvoir occupe le devant de la sc\u00e8ne. Et quand bien m\u00eame il le fallait, la r\u00e9ponse volontariste devait-elle imposer sa volont\u00e9 au temps ? Le pouvoir a dit \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb, mais le pouvoir est profession de mensonge. Dans ce <em>nous<\/em> j\u2019ai entendu <em>je<\/em>. Le <em>nous <\/em>aurait dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous reb\u00e2tirons Notre-Dame. Il nous faudra cinq, il nous faudra dix, il nous faudra cinquante ans, mais nous la reb\u00e2tirons&nbsp;\u00bb, le <em>nous <\/em>aurait \u00e9t\u00e9 la voix d\u2019une collectivit\u00e9, pr\u00e9sente et future, unie dans l\u2019effort, de toute une collectivit\u00e9, et non pas celui d\u2019un gouvernant le temps d\u2019un quinquennat. Le plan quinquennal qui nous est propos\u00e9, je le sens, n\u2019est pas une parole politique, mais de la propagande. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il y aura suffisamment de gens pour ne pas lui faire tenir cette promesse, si c\u2019est au d\u00e9triment de Notre-Dame.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entends aussi parler de vid\u00e9os qui montrent un homme sur le pignon nord, il y en a qui disent que c\u2019est une djellabah, un attentat islamiste, le journaliste dit non c\u2019est un casque argent\u00e9, il a un gilet jaune et une combinaison blanche, peut-\u00eatre d\u2019Enedis. Il para\u00eet que circulent sur les r\u00e9seaux sociaux des photos, des vid\u00e9os, qui pr\u00e9tendent qu\u2019il est temps de dire la v\u00e9rit\u00e9 aux Fran\u00e7ais, que c\u2019est un attentat. C\u2019est pour \u00e9viter ce vomi de mots que j\u2019avais eu le r\u00e9flexe de me tenir \u00e9loign\u00e9e de facebook. Je crois que beaucoup de gens pr\u00e9f\u00e8reraient que ce soit un attentat. C\u2019est-\u00e0-dire que si c\u2019\u00e9tait un attentat, ce serait plus simple pour les gens. Il y aurait un m\u00e9chant et \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb, qui serions les gentils, et nous n\u2019aurions pas \u00e0 nous poser la question de notre fonctionnement collectif. Si c\u2019est un accident, cela pose des questions. Au contraire, si un coupable est d\u00e9sign\u00e9, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 propos de gilets jaunes, je me demande \u00e0 quel point le \u00ab&nbsp;drame&nbsp;\u00bb arrange les affaires du gouvernement. Il arrive \u00e0 point pour faire diversion \u00e0 la contestation. D\u2019ailleurs, \u00ab&nbsp;le pays n\u2019a pas la t\u00eate au grand d\u00e9bat&nbsp;\u00bb, car \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb vivons un \u00ab&nbsp;moment d\u2019union nationale&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais nos gouvernants ont la t\u00eate ainsi faite que sans aucune retenue, ils annoncent \u00e0 la presse le lancement d\u2019un concours international d\u2019architecture pour reconstruire la fl\u00e8che. Est-ce le moment, quand les cendres de celle qui vient de br\u00fbler ne sont pas encore refroidies ? Ils ont sans doute leurs raisons de ne pas laisser de temps au deuil. Ce ne sont pas de bonnes raisons. Ils ont assur\u00e9ment int\u00e9r\u00eat \u00e0 occuper la parole publique et les esprits. Quitte \u00e0 faire fi de l\u2019expertise. Ce n\u2019est pas l\u2019int\u00e9r\u00eat commun. Pour les gens de pouvoir, le temps ne s\u2019\u00e9coule pas, c\u2019est un instrument comme un autre qu\u2019ils t\u00e2chent d\u2019utiliser, de ma\u00eetriser, de dominer.<\/p>\n\n\n\n<p>Reconstruire&nbsp;? Ne pas reconstruire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Laissez-moi&nbsp;! J\u2019ai le droit d\u2019\u00eatre triste. Laissez-moi fermer mon ordinateur, \u00e9teindre la radio, ne pas surfer sur les r\u00e9seaux. J\u2019ai le droit de ne rien faire, de ne pas \u00e9couter les vocif\u00e9rations obsc\u00e8nes de certitudes des uns, les contre-certitudes des autres. Le moment de penser viendra &#8211; aurait d\u00fb venir &#8211; le moment de d\u00e9battre, et nous aurions plus que jamais eu la t\u00eate \u00e0 \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me trompais. Ce droit, on m\u2019en privait. Le magazine d\u2019architecture en ligne Deezen ne s\u2019\u00e9tonnait pas que les politiques fran\u00e7ais parlent d\u00e9j\u00e0 d\u2019un concours d\u2019architecte. Il restait tr\u00e8s factuel. La parole du pouvoir continuait d\u2019occuper le devant de la sc\u00e8ne, qu\u2019on l\u2019approuve ou qu\u2019on la questionne. Ceux qui clamaient haut et fort ne pas vouloir reconstruire Notre-Dame, que faisaient-ils, sinon un contrechant au discours du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique&nbsp;? Un contrechant qui soulignait la m\u00e9lodie l\u00e9nifiante de la propagande, accompagnant son discours.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"dernieretat15\">15. Dernier \u00e9tat connu<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/19\/15-dernier-etat-connu\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Quand tu auras travers\u00e9 la plaine \u00e0 la boue grasse, o\u00f9 le sol porte, traces de trafics anciens, de grands quadrilat\u00e8res de terre retourn\u00e9e, des bandes de bitume \u00e9cro\u00fbt\u00e9, o\u00f9 le ciel tra\u00eene, o\u00f9 les lapins sont d\u00e9capit\u00e9s, \u00e9trange rite des gens d\u2019ici car jamais tu n\u2019auras go\u00fbt\u00e9 leur viande dans les masures de m\u00e9tal o\u00f9 l\u2019on t\u2019aura donn\u00e9 refuge, tandis que les t\u00eates avec leurs oreilles sont partout suspendues \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des baraques fabriqu\u00e9es de la t\u00f4le de hangars depuis longtemps d\u00e9laiss\u00e9s, pauvres huttes retranch\u00e9es derri\u00e8re des broussailles et des lianes o\u00f9 rarement fleurit une fleur d\u2019hibiscus, quand tu auras \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la for\u00eat et aux brigands de la ville ronde, celle qui s\u2019est \u00e9tablie dans les ruines d\u2019un temple dont certains vieux pr\u00e9tendent que la forme imite celle d\u2019un vaisseau jadis atterri l\u00e0 d\u2019entre les galaxies, malgr\u00e9 l\u2019avis des \u00e9rudits qui affirment avec peu de doutes que s\u2019y pratiquait un culte collectif \u00e0 la force physique et \u00e0 la course \u00e0 pied, quand tu auras vu les carr\u00e9s de l\u00e9gumes cultiv\u00e9s en alignement sur les parcelles d\u00e9contamin\u00e9es qui bordent la grand\u2019route, que tu auras lev\u00e9 les yeux vers le mur de d\u00e9combres qui ferme l\u2019horizon, d\u2019o\u00f9 d\u00e9passe, immense, le cylindre \u00e9ventr\u00e9 d\u2019une chemin\u00e9e ronde, et des croisillons de pyl\u00f4nes, et des bardes de fer, et des blocs de b\u00e9ton, et des c\u00e2bles d\u2019acier, quand tu auras pass\u00e9 les zones inhabitables de la Chapelle et de Saint-Martin et que tu t\u2019approcheras du fleuve, que tu croiras entendre son chant, f\u00e9brile de joie \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019y tremper tes pieds fatigu\u00e9s et, si le test que tu as en poche l\u2019autorise, de go\u00fbter \u00e0 son eau, tu devras encore jouer de la machette \u00e0 travers ronces et fourr\u00e9s, pour aboutir \u00e0 la d\u00e9ception d\u2019une gr\u00e8ve mar\u00e9cageuse d\u2019o\u00f9 tu ne vois rien, sur la petite \u00eele, qu\u2019un amas de pierres presque englouti par l\u2019exub\u00e9rance de la v\u00e9g\u00e9tation. Toute autre est la vision que d\u00e9couvre le voyageur lorsqu\u2019il se dirige du midi vers le septentrion. Il progresse par un sous-bois rythm\u00e9 de vestiges aux noms \u00e9vocateurs, le Lion boudeur, l\u2019Horloge causette, la Terre qui tourne, le Chaud Julien. La derni\u00e8re colline descend en pente douce vers la Seine. Alors s\u2019avance vers lui, majestueuse solitude de pierre dans du vert foisonnant de plantes \u00e9piphytes, la vision d\u2019un haut mur perc\u00e9 de signes, une dentelle min\u00e9rale qui s\u2019ach\u00e8ve par la pointe \u00e9mouss\u00e9e d\u2019un triangle \u00e9br\u00e9ch\u00e9. La tradition veut que le sens premier de cette rosace soit une c\u00e9l\u00e9bration \u00e0 l\u2019oxyg\u00e8ne et \u00e0 l\u2019hydrog\u00e8ne qui, chacun le sait, sont les composants de l\u2019eau. Pourtant, les jours de solstice, de petits attroupements, sur la rive herbue, apr\u00e8s le sacrifice des vip\u00e8res, cherchent \u00e0 rep\u00e9rer comment la lumi\u00e8re du soleil donne forme \u00e0 leurs th\u00e9ories, \u00e0 travers les \u00e9videments.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"argent16\">16. L&rsquo;argent<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/20\/16-largent\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce que nos gouvernants savent d\u2019Esmeralda&nbsp;?<br>Aussit\u00f4t apr\u00e8s l\u2019incendie, <em>Notre-Dame de Paris<\/em> \u00e9tait num\u00e9ro un des ventes.<br>Quel marchand de papier en a donn\u00e9 l\u2019id\u00e9e&nbsp;?<br>Quel site de vente en ligne&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Combien d\u2019acheteurs se sont fait lecteurs ? Qui est all\u00e9 au bout de la lecture, de la relecture de ce grand roman&nbsp;? J\u2019habitais \u00e0 Reims quand je l\u2019ai ouvert pour la premi\u00e8re fois et Reims tient une place importante dans l\u2019histoire, quoique sur peu de pages.<\/p>\n\n\n\n<p>Me souvenant peu de l\u2019\u0153uvre, j\u2019extraie de mes \u00e9tag\u00e8res l\u2019\u00e9dition de poche qui s\u2019y empoussi\u00e9rait. Il en tombe une carte postale que j\u2019ai gliss\u00e9e l\u00e0, sans doute, \u00e0 cause du dessin. Le chevet de la cath\u00e9drale y est figur\u00e9 en style na\u00eff, depuis un pont qui se serait intercal\u00e9 entre le pont de la Tournelle et l\u2019\u00eele de la Cit\u00e9, dont la pointe est plus arrondie que dans la r\u00e9alit\u00e9. Sur le pont, devant le parapet \u00e0 colonnettes, passent des personnages en habits 1900, un charriot portant des tonneaux, et un camion vieillot. Les tours se refl\u00e8tent dans l\u2019onde, et la cage des cloches, et le ciel clair aux petits nuages, et les ramures d\u2019automne, reflet troubl\u00e9 par un vapeur \u00e0 fum\u00e9e noire, un rameur gaffeur debout sur sa barque, quelques p\u00e9niches amarr\u00e9es. Vision idyllique d\u2019une ville qui n\u2019existe pas. L\u2019exp\u00e9diteur s\u2019est gliss\u00e9 parmi les fl\u00e2neurs, collant sur le pont sa silhouette, avec sa femme, d\u00e9coup\u00e9e dans une photo. Ils me sourient. C\u2019\u00e9tait mon professeur et c\u2019est mon ami. Au coll\u00e8ge, il m\u2019a mis le stylo \u00e0 la main, il m\u2019a appris mes premiers mots de latin, je lui dois Dumas et Maupassant, Robert Mitchum et Charlotte Bront\u00eb, le go\u00fbt du r\u00e9cit, l\u2019amour de la langue.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Sans doute c\u2019est encore aujourd\u2019hui un majestueux et sublime \u00e9difice que l\u2019\u00e9glise de Notre-Dame de Paris. Mais, si belle qu\u2019elle se soit conserv\u00e9e en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s\u2019indigner devant les d\u00e9gradations, les mutilation sans nombre que simultan\u00e9ment le temps et les hommes ont fait subir au v\u00e9n\u00e9rable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait pos\u00e9 la premi\u00e8re pierre, pour Philippe Auguste qui en avait pos\u00e9 la derni\u00e8re.<br>Sur la face de cette vieille reine de nos cath\u00e9drales, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une ride on trouve toujours une cicatrice. <\/em>Tempus edax, homo edacior<em>. Ce que je traduirais volontiers ainsi&nbsp;: le temps est aveugle, l\u2019homme est stupide.<\/em><br>Victor Hugo, <em>Notre-Dame de Paris<\/em>, livre troisi\u00e8me, chapitre un<\/p>\n\n\n\n<p>Combien de donateurs ont parcouru ces pages&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>Personne n\u2019avait encore remarqu\u00e9, dans la galerie des statues des rois, sculpt\u00e9s imm\u00e9diatement au-dessus des ogives du portail, un spectateur \u00e9trange qui avait tout examin\u00e9 jusqu\u2019alors avec une telle impassibilit\u00e9, avec un cou si tendu, avec un visage si difforme, que, sans son accoutrement mi-parti rouge et violet, on e\u00fbt pu le prendre pour un de ces monstres de pierre par la gueule desquels se d\u00e9gorgent depuis six cents ans les longues goutti\u00e8res de la cath\u00e9drale. Ce spectateur n\u2019avait rien perdu de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 depuis midi devant le portail de Notre-Dame. Et d\u00e8s les premiers instants, sans que personne songe\u00e2t \u00e0 l\u2019observer, il avait fortement attach\u00e9 \u00e0 l\u2019une des colonnettes de la galerie une grosse corde \u00e0 n\u0153uds, dont le bout allait tra\u00eener en bas sur le perron. Cela fait, il s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 regarder tranquillement, et \u00e0 siffler de temps en temps quand un merle passait devant lui. Tout \u00e0 coup, au moment o\u00f9 les valets du ma\u00eetre des \u0153uvres se disposaient \u00e0 ex\u00e9cuter l\u2019ordre flegmatique de Charmolue, il enjamba la balustrade de la galerie, saisit la corde des pieds, des genoux et des mains, puis on le vit couler sur la fa\u00e7ade, comme une goutte de pluie qui glisse le long d\u2019une vitre, courir vers les deux bourreaux avec la vitesse d\u2019un chat tomb\u00e9 d\u2019un toit, les terrasser sous deux poings \u00e9normes, enlever l\u2019\u00e9gyptienne d\u2019une main, comme un enfant sa poup\u00e9e, et d\u2019un seul \u00e9lan rebondir jusque dans l\u2019\u00e9glise, en \u00e9levant le jeune fille au-dessus de sa t\u00eate, et en criant d\u2019une voix formidable&nbsp;: Asile&nbsp;!<\/em><br><em>Cela se fit avec une telle rapidit\u00e9 que si c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 la nuit, on e\u00fbt pu tout voir \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019un seul \u00e9clair.<\/em><br><em>\u2013 Asile&nbsp;! asile&nbsp;! r\u00e9p\u00e9ta la foule, et dix mille battements de mains firent \u00e9tinceler de joie et de fiert\u00e9 l\u2019\u0153il unique de Quasimodo.<\/em><br>Victor Hugo, <em>Notre-Dame de Paris<\/em>, livre huiti\u00e8me, chapitre six<\/p>\n\n\n\n<p>Combien de volumes ont \u00e9t\u00e9 livr\u00e9s au pilon&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Vendredi. L\u2019incendie avais quatre jours. Un site de paiement en ligne me proposait de participer \u00e0 la collecte de la Fondation de France. L\u2019argent s\u2019invitait sur le devant de la sc\u00e8ne et j\u2019\u00e9tais toujours loin. Je me sentais un peu moins d\u00e9vast\u00e9e, mais si le trauma commen\u00e7ait \u00e0 passer, parfois l\u2019\u00e9motion remontait, br\u00e8ve mais intense, d\u00e9versant une soudaine sensation de manque, de vide, de perte. Plus tard, sans pr\u00e9venir, les larmes montaient aux yeux. Quand une coll\u00e8gue m\u2019\u00e9crivit que le catalogue d\u2019une exposition que nous pr\u00e9parions dans les mus\u00e9es de Marseille \u00e9tait arriv\u00e9 au centre de documentation, je lui r\u00e9pondis \u00e0 c\u00f4t\u00e9, ne parlant que de Notre-Dame.<\/p>\n\n\n\n<p>Je poursuis ma lecture. Le moyen \u00e2ge de Victor Hugo n\u2019est pas celui des historiens contemporains, et je m\u2019agace un peu des m\u0153urs qu\u2019il pr\u00eate au quinzi\u00e8me si\u00e8cle, de la justice exp\u00e9ditive des magistrats de son roman, de l\u2019innocence niaise de son h\u00e9ro\u00efne. Je poursuis ma lecture, emport\u00e9e par la puissance du souffle, par l\u2019ardeur de la phrase.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Toute ville au moyen \u00e2ge avait ses lieux d\u2019asile. Ces lieux d\u2019asile, au milieu du d\u00e9luge de lois p\u00e9nales et de juridictions barbares qui inondaient la cit\u00e9, \u00e9taient des esp\u00e8ces d\u2019\u00eeles qui s\u2019\u00e9levaient au-dessus du niveau de la justice humaine. Tout criminel qui y abordait \u00e9tait sauv\u00e9. Il y avait dans une banlieue presque autant de lieux d\u2019asiles que de lieux patibulaires. C\u2019\u00e9tait l\u2019abus de l\u2019impunit\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019abus des supplices\u2026<\/em><br>Victor Hugo, <em>Notre-Dame de Paris<\/em>, livre neuvi\u00e8me, chapitre deux<\/p>\n\n\n\n<p>Les ignorances et les d\u00e9formations d\u2019Hugo sur le pass\u00e9 comptent peu \u00e0 mes yeux devant son attention aux malheureux, aux rejet\u00e9s, aux poursuivis, aux condamn\u00e9s. Sa foi dans le progr\u00e8s ne s\u2019est pas r\u00e9v\u00e9l\u00e9e juste. Peuples et dirigeants, combien d\u2019Esmeralda laissons-nous mourir aujourd\u2019hui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"beffroi17\">17. Le beffroi<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/21\/17-le-beffroi\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mon amie parisienne m\u2019envoie des photos de la cath\u00e9drale endommag\u00e9e, sur un ciel tr\u00e8s clair. J\u2019apprends que la structure de l\u2019\u00e9difice pr\u00e9voit l\u2019\u00e9vacuation de l\u2019eau m\u00eame sans charpente, car le chantier a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu pour durer des si\u00e8cles. Pas pour cinq ans. Je suis terrifi\u00e9e de ce que les gens au pouvoir puissent faire n\u2019importe quoi. Je cherche enfin le sens du mot \u00ab beffroi \u00bb. Il d\u00e9signe une charpente ind\u00e9pendante plac\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un clocher, et qui porte les cloches. Les journalistes l\u2019ont employ\u00e9 \u00e0 la vol\u00e9e pendant deux jours, sans jamais l\u2019expliquer, peut-\u00eatre par peur de passer pour des ignares s\u2019ils devaient avouer qu\u2019ils l\u2019apprenaient en m\u00eame temps que tout le monde. Ma pratique de la m\u00e9diation culturelle m\u2019a appris \u00e0 ne jamais h\u00e9siter \u00e0 employer un terme technique, \u00e0 s\u2019attacher \u00e0 \u00eatre pr\u00e9cise pour d\u00e9crire une caract\u00e9ristique architecturale ou stylistique, \u00e0 condition de prendre la peine de d\u00e9finir, de ne pas rester dans le flou. Il n\u2019y a aucune honte \u00e0 ne pas conna\u00eetre un mot, ou l\u2019usage technique d\u2019un mot. En revanche, faire semblant de savoir, ou employer un terme en faisant semblant d\u2019en conna\u00eetre le sens, d\u00e9note un manque d\u2019assurance en soi, une importance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019apparence sur le fond, trahit des questions futiles sur l\u2019image que l\u2019on va donner : \u2013 devrais-je conna\u00eetre ce mot ? que pensera-t-on de moi si j\u2019avoue que je ne le connais pas ?<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"epimethee18\">18. \u00c9pim\u00e9th\u00e9e et Prom\u00e9th\u00e9e<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/22\/18-epimethee-et-promethee\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait une fois deux fr\u00e8res. Prom\u00e9th\u00e9e, qui pensait avant d\u2019agir. Epim\u00e9th\u00e9e, qui r\u00e9fl\u00e9chissait apr\u00e8s. Le feu est dangereux. La pr\u00e9cipitation aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un documentaire sur les gilets jaunes, on voit le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique \u00e0 Ch\u00e2teau Thierry, en d\u00e9cembre 2018. Il promet d\u00e8s l\u2019ann\u00e9e suivante des heures sup\u2019 sans imp\u00f4ts ni charges, ainsi qu\u2019une prime de fin d\u2019ann\u00e9e laiss\u00e9e au libre arbitre des employeurs. Une femme commente&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour moi tout est d\u00e9cousu, c\u2019est vraiment pas construit. C\u2019est : fallait r\u00e9pondre dans l\u2019urgence, voici une r\u00e9ponse, je vous l\u2019apporte, on r\u00e9fl\u00e9chira plus tard \u00e0 comment le mettre en place&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai eu la m\u00eame sensation le soir de l\u2019incendie.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e2ge d\u2019or des po\u00e8tes grecs est celui o\u00f9 les hommes, tous m\u00e2les, vivent sur la terre, m\u00eal\u00e9s aux dieux. Nul ne se pr\u00e9occupe de savoir comme ils ont atterri l\u00e0. Avaient-ils un nombril&nbsp;? Les \u00e9rudits du moyen \u00e2ge se posaient la question pour Eve et pour Adam&nbsp;; les Grecs ne semblent pas s\u2019y \u00eatre int\u00e9ress\u00e9s. A l\u2019abri de tout souci, les hommes ne souffrent ni de douleur ni de maladies, la terre leur fournit tout, sans qu\u2019ils aient \u00e0 fournir le moindre travail. Zeus, devenu roi du ciel, organise le monde. Par sa victoire sur les G\u00e9ants et sur les Titans, il fait triompher l\u2019ordre sur le d\u00e9sordre, structur\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 des dieux. Il reste \u00e0 d\u00e9finir la part qui revient aux hommes et celle qui revient aux dieux. Alors le monde sera monde, et le sacrifice sera le signe de ce partage et de la condition humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le duel a lieu M\u00e9c\u00f4n\u00e9. Zeus, roi et champion des dieux, va choisir la part divine et Prom\u00e9th\u00e9e la part des hommes, bien qu\u2019il soit un Titan, et que les Titans soient des dieux&nbsp;: face \u00e0 Zeus, les hommes sont d\u00e9j\u00e0 soumis, ils ont besoin d\u2019un m\u00e9diateur divin. Les Titans sont fils de la Terre, du c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9sordre contre les Olympiens. Prom\u00e9th\u00e9e cependant a lutt\u00e9 avec Zeus contre les autres Titans, pr\u00e9cipit\u00e9s dans le Tartare&nbsp;; pour les hommes, il s\u2019oppose au roi des dieux. Si Prom\u00e9th\u00e9e utilise la <em>m\u00e9tis<\/em> dans cette lutte, c\u2019est-\u00e0-dire la ruse, l\u2019intelligence rus\u00e9e, Zeus ne fait qu\u2019un avec la d\u00e9esse <em>M\u00e9tis<\/em>, qu\u2019il a aval\u00e9e pour que l\u2019enfant qu\u2019elle porte de lui ne d\u00e9tr\u00f4ne pas son p\u00e8re une fois n\u00e9, et rus\u00e9. Zeus a incorpor\u00e9 M\u00e9tis, rien ne peut lui \u00e9chapper. Prom\u00e9th\u00e9e ne poss\u00e8de qu\u2019une <em>m\u00e9tis<\/em> incompl\u00e8te. On sait d\u00e8s le d\u00e9but que Zeus va l\u2019emporter.<\/p>\n\n\n\n<p>Un b\u0153uf est immol\u00e9. Le partage du b\u0153uf entre hommes et dieux est la premi\u00e8re des ruses de Prom\u00e9th\u00e9e. Il fait deux parts de sacrifice. La premi\u00e8re est fait des os nus recouverts de graisse. C\u2019est un pi\u00e8ge. C\u2019est une part belle mais sans consistance. La seconde contient la viande et les entrailles cach\u00e9es par la peau, elle-m\u00eame recouverte du ventre. Ainsi ce qu\u2019on peut manger prend une apparence d\u00e9go\u00fbtante. Zeus feint de se laisser tromper et choisit la premi\u00e8re part. C\u2019est ainsi que les dieux se nourriront de la fum\u00e9e des os et des graisses br\u00fbl\u00e9es. Mais en col\u00e8re devant la tromperie, pour se venger, le dieu garde le feu.<\/p>\n\n\n\n<p>Prom\u00e9th\u00e9e alors con\u00e7oit une seconde ruse pour le r\u00e9cup\u00e9rer. Il utilise une ombellif\u00e8re, la f\u00e9rule, qui semble pleine de s\u00e8ve, mais dont la tige creuse cache le feu d\u00e9rob\u00e9. Zeus une nouvelle fois se laisse tromper, ou plut\u00f4t laisse croire qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 tromp\u00e9, par l\u2019apparence humide de la plante.<\/p>\n\n\n\n<p>Ayant remport\u00e9 sur Zeus l\u2019avantage \u00e0 deux reprises, Prom\u00e9th\u00e9e interdit \u00e0 son fr\u00e8re \u00c9pim\u00e9th\u00e9e d\u2019accepter le moindre pr\u00e9sent du dieu. Mais \u00c9pim\u00e9th\u00e9e ne peut r\u00e9sister lorsque Zeus lui offre Pandore&nbsp;: la femme cr\u00e9\u00e9e sur son ordre par H\u00e9pha\u00efstos et Ath\u00e9na a l\u2019apparence d\u2019une d\u00e9esse, chaque divinit\u00e9 l\u2019a orn\u00e9e d\u2019une qualit\u00e9, la gr\u00e2ce, l\u2019habilet\u00e9 manuelle, la persuasion\u2026 Mais Herm\u00e8s met dans son c\u0153ur mensonge et fourberie. Ruse unique de Zeus en r\u00e9ponse aux deux ruses de Prom\u00e9th\u00e9e, la femme est un pr\u00e9sent fait aux hommes, pour leur malheur, car, d\u00e9vor\u00e9e de curiosit\u00e9, elle ouvre une jarre qui se trouve chez elle, et d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappent tous les maux qui fondent sur l\u2019humanit\u00e9 d\u00e9sormais sexu\u00e9e. Une autre tradition fait de cette jarre un cadeau de mariage apport\u00e9 pour les dieux \u00e0 Pandore et \u00c9pim\u00e9th\u00e9e&nbsp;: elle contient tous les biens. Dans sa h\u00e2te d\u2019en d\u00e9couvrir le contenu, elle l\u2019ouvre et tous les biens s\u2019envolent, retournant au s\u00e9jour des dieux, au lieu de demeurer parmi les humains. C\u2019est ainsi que les hommes sont afflig\u00e9s de tous les maux. Seule l\u2019esp\u00e9rance, maigre consolation, leur demeure.<\/p>\n\n\n\n<p>Gargamel ainsi cr\u00e9a la Schtroumpfette pour semer la zizanie dans le village.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne serait pas inutile de discuter encore de la misogynie des Grecs en g\u00e9n\u00e9ral et d\u2019H\u00e9siode en particulier. Une autre fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour revenir \u00e0 l\u2019incendie, j\u2019ai du mal \u00e0 percevoir quelle sont les parts d\u2019irr\u00e9flexion et de cynisme politique dans ces d\u00e9clarations, dans ces d\u00e9cisions h\u00e2tives. Peut-\u00eatre que huit cents ans d\u2019histoire qui partent dans les flammes en quelques minutes auraient d\u00fb \u00eatre accueillis par le silence. Par des ann\u00e9es de silence. Alors seulement, il se serait pass\u00e9 quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"dernieretat19\">19. Dernier \u00e9tat connu<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/23\/19-dernier-etat-connu\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9quinoxe de printemps est le moment de la Grande V\u00e9rification. D\u00e8s plusieurs semaines avant l\u2019ouverture du portail central, dans l\u2019espoir de passer les premiers, des familles de bonne foi, des groupes de jeunes travailleurs, des femmes seules, campent entre les contreforts qui soutiennent les arcs boutants, entre les gu\u00e9rites du parvis, louent des appartements-p\u00e9niches, tentent m\u00eame de s\u00e9journer dans des barques entre les roseaux \u2013 mais la brigade fluviale a t\u00f4t fait de couper leurs amarres. Toutes les statues de la galerie des rois et des \u00e9brasements se voient toutes bander les yeux. Les enfants des \u00e9coles apprennent que c\u2019est signe d\u2019impartialit\u00e9, que la justice aveugle juge sur la foi des pi\u00e8ces lues dans le dossier&nbsp;; d\u2019autres pensent tout bas qu\u2019il s\u2019agit plut\u00f4t de montrer que les officiers v\u00e9rificateurs ne regardent pas l\u2019humanit\u00e9 dans le regard des demandeurs. Sur la grande galerie circulent jour et nuit des vigiles en armes, et le bruit des drones suscite quelques murmures parmi les bourgeois de la cit\u00e9 qui aimeraient dormir, mais qui n\u2019ont \u00e0 leur disposition ni le droit de manifester, ni l\u2019outil de la p\u00e9tition.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour venu, les cloches sonnent \u00e0 la vol\u00e9e. La tenture se l\u00e8ve devant l\u2019horloge qui a remplac\u00e9 la rosace, et qui marque \u00e0 rebours le temps du contr\u00f4le. Alors le parvis est d\u00e9gag\u00e9 de toute installation \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, pour n\u2019\u00eatre plus qu\u2019un fleuve de patience o\u00f9 les solliciteurs pi\u00e9tinent en un large rang parfaitement r\u00e9gul\u00e9 par le service d\u2019ordre. Vingt-quatre par vingt-quatre, les huissiers les font p\u00e9n\u00e9trer par les portes qui encadrent le trumeau o\u00f9 le Christ b\u00e9nit. Malgr\u00e9 l\u2019attente qui se prolonge, rares sont ceux qui ont l\u2019esprit \u00e0 lever les yeux vers le regard band\u00e9 des ap\u00f4tres, vers les anges des voussures, vers le tympan o\u00f9 l\u2019archange Michel tient une balance sans merci. Les agents charg\u00e9s de la d\u00e9tection inspectent chaque personne qui entre, confisquant tout ce qui de pr\u00e8s ou de loin peut passer pour un objet tranchant ou contondant, puis on applique sur le front le pistolet thermom\u00e8tre. Les malades sont dirig\u00e9s, par l\u2019escalier h\u00e9lico\u00efdal, vers la tribune o\u00f9 l\u2019on voit passer, derri\u00e8re le plexiglas \u00e9tanche fermant chaque triforium, le personnel m\u00e9dical portant le bonnet, le masque et les gants r\u00e9glementaires. Les autres se voient diriger, en deux files, vers les grands b\u00e9nitiers remplis d\u2019encre, o\u00f9 ils trempent leurs deux mains jusqu\u2019au poignet, avant de les appliquer sur la feuille aux empreintes. En rousp\u00e9tant par tradition, mais de bonne gr\u00e2ce, les pr\u00e9pos\u00e9s \u00e0 l\u2019essuyage tendent des torchons buvards \u00e0 ceux qui, au m\u00e9pris des consignes, n\u2019ont pas apport\u00e9 le leur. Puis c\u2019est l\u2019attribution du num\u00e9ro, de 1N \u00e0 12S. Dans chacune des chapelles des collat\u00e9raux, douze au nord, douze au sud, est install\u00e9 un bureau o\u00f9 la demande de s\u00e9jour est examin\u00e9e. Les chapelles du d\u00e9ambulatoire sont occup\u00e9es par les archivistes \u00e0 qui les officiers v\u00e9rificateurs peuvent s\u2019adresser pour consulter un texte de loi, v\u00e9rifier une jurisprudence. Toute discr\u00e9tion est laiss\u00e9e aux offici\u00e8res et aux officiers d\u2019appliquer la m\u00e9thode qu\u2019ils pr\u00e9f\u00e8rent pour d\u00e9cider du sort des gens qu\u2019ils re\u00e7oivent.<\/p>\n\n\n\n<p>Il circule en ville de folles th\u00e9ories de num\u00e9rologie, o\u00f9 s\u2019accrochent les frayeurs et les espoirs. Des potions sont vendues qui attirent le 7, le meilleur num\u00e9ro, dit-on, le plus chanceux, des aimants contraires sont cousus dans les doublures des v\u00eatements pour repousser le 11, qui porte malheur, mais les plus prudents \u00e9vitent de les porter, craignant qu\u2019ils perdent leur vertu en passant les portiques de s\u00e9curit\u00e9. Le 13 est r\u00e9serv\u00e9 aux fuyards, aux planqu\u00e9s, \u00e0 ceux que les brigades doivent aller d\u00e9busquer pour qu\u2019ils se soumettent au contr\u00f4le, et qui sont vus \u00e0 la h\u00e2te, aux guichets des deux transepts.<\/p>\n\n\n\n<p>Les personnes admises au s\u00e9jour sur le territoire sortent de la cath\u00e9drale par le portail nord \u2013 dans le langage courant, on dit qu\u2019elles ont le pass. Certaines filent aussit\u00f4t en courant, comme des souris d\u00e9livr\u00e9es d\u2019un pi\u00e8ge. D\u2019autres se tiennent la main sur le c\u0153ur et lapent l\u2019air \u00e0 grandes bouff\u00e9es, et font de petits pas h\u00e9sitants. Ceux au contraire qui sont rejet\u00e9s entrent, sous le portail sud, par un tunnel cylindrique qui descend directement \u00e0 l\u2019embarcad\u00e8re des refus. Des navettes se succ\u00e8dent pour les charger. Elles font quelques encablures en aval avant de mettre les gaz et de virer de bord, remontant le fleuve pour emporter les tristes refoul\u00e9s vers la r\u00e9gion des barrages d\u2019o\u00f9, para\u00eet-il, ils sont rapidement expuls\u00e9s. En contrehaut des berges, sur les parapets des quais, la foule satisfaite regarde ce ballet. Quelquefois des hu\u00e9es fusent. Le plus souvent l\u2019emporte un bavardage de printemps, et l\u2019on paye une glace aux enfants.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"paques20\">20. P\u00e2ques<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/24\/20-paques\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Depuis petite, l\u2019un des grands plaisirs de l\u2019ann\u00e9e est la recherche des \u0153ufs de P\u00e2ques, que les cloches de Rome font tomber non seulement dans les jardins, mais jusque dans les appartements au bout de la ligne 7 du m\u00e9tro parisien. J\u2019interroge mon rapport au sacr\u00e9. En quoi mon origine catholique influe-t-elle sur mon \u00e9motion ? Il y a bien longtemps que je ne crois en aucun dieu, mais je ne renie pas le monde d\u2019o\u00f9 je viens. Mon amie parisienne m\u2019\u00e9crit qu\u2019elle sent une plus grande proximit\u00e9 dans sa perception du sinistre avec d\u2019autres catholiques. Par affection pour elle, par solidarit\u00e9 avec les catholiques qui investissent Notre-Dame d\u2019un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me, je suis all\u00e9e \u00e0 la messe de P\u00e2ques dans l\u2019\u00e9glise la plus proche de chez moi. Ce que \u00e7a fait que d\u2019\u00eatre loin ? Le cur\u00e9 au sermon n\u2019y fait qu\u2019une br\u00e8ve allusion. La c\u00e9r\u00e9monie est lisse, tr\u00e8s. Je n\u2019ai pas pri\u00e9 car je n\u2019ai personne \u00e0 qui adresser mes pri\u00e8res. J\u2019ai appris \u00e0 prier, jadis. J\u2019ai aim\u00e9 prier. C\u2019est la seule chose qui me manque depuis ma conversion. Peut-on \u00eatre ath\u00e9e et prier ? J\u2019aime croire que oui. Ne pas croire en un dieu, \u00eatre mat\u00e9rialiste, ne signifie pas \u00eatre d\u00e9nu\u00e9e de toute spiritualit\u00e9. La nature, l\u2019univers nous d\u00e9passent, l\u2019infini, le temps (qui, dit Joseph Brodsky, n\u2019est autre que dieu, ou du moins son esprit). Mais la pri\u00e8re d\u2019un croyant est <em>adress\u00e9e<\/em> et une pri\u00e8re sans adresse n\u2019en est pas vraiment une.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas pri\u00e9 \u00e0 la messe de P\u00e2ques, mais j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 ceux qui prient et pour qui j\u2019ai de l\u2019affection, m\u00eame ceux qui ne prient pas tr\u00e8s fort, dont la religion est plus sociale et traditionnelle que profonde. J\u2019ai plus d\u2019estime pour le christianisme de mon amie \u00e0 Paris, avec qui j\u2019\u00e9change tant ces jours-ci. Je sais le sens de \u00ab&nbsp;consacr\u00e9&nbsp;\u00bb pour une \u00e9glise et cette dimension suppl\u00e9mentaire, cette <em>augmentation<\/em> auraient dit les Romains, continue \u00e0 s\u2019imposer \u00e0 moi avec une puissance qui a surv\u00e9cu \u00e0 ma croyance. C\u2019est d\u2019ailleurs la m\u00eame racine que celle du mot \u00ab&nbsp;autorit\u00e9&nbsp;\u00bb (mais aussi du mot \u00ab&nbsp;auteur&nbsp;\u00bb). Je revois les boiseries cir\u00e9es qui lambrissaient les murs de la chambre de mon cousin, les placards comme dans un bateau, et au bout \u00e0 la fen\u00eatre, un rideau en toile de marine ; sur l\u2019autre mur un bureau encastr\u00e9, un lit bateau, une table de chevet avec une lampe, des lunettes d\u2019enfant \u00e0 grosses montures, la porte restait ouverte le temps de la pri\u00e8re du soir, et j\u2019aimais ce moment. Les boutons des placards \u00e9taient ronds, dehors il faisait nuit, sur le bureau des livres de classe, une petite voiture, sur les \u00e9tag\u00e8res au-dessus du lit des monstres et des merveilles, et une statuette pieuse, sur le lit une courtepointe en tissu \u00e9cossais. Agenouill\u00e9s devant le lit, nous \u00e9tions enfants et avec ma tante, nous prononcions \u00e0 voix haute et presque \u00e0 l\u2019unisson, elle la grande personne un peu en avance, les paroles consacr\u00e9es. Les mains jointes nous ne regardions plus ni le monde derri\u00e8re le rideau qui fermait la fen\u00eatre, ni la maquette en papier sur le bureau \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du compas, ni la carte postale du Chili pos\u00e9e sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re devant les tranches de livres o\u00f9 les lettres blanches se d\u00e9tachent sur un vert d\u2019eau, ni la couverture de la BD pos\u00e9e en travers de l\u2019oreiller, ni m\u00eame la statuette en fa\u00efence de Quimper repr\u00e9sentant sainte Anne, coiffe comme une couronne d\u2019or, cape bleu marine enveloppant aussi la petite Marie, les mains sur les \u00e9paules, robe blanche sem\u00e9e de petits points, de feuilles. C\u2019\u00e9tait quelques minutes hors du temps, avant la solitude o\u00f9 chacun dans son lit serait livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, \u00e0 ses pens\u00e9es mobiles, \u00e0 ses doutes \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"aubaine21\">21. L&rsquo;aubaine<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/26\/21-laubaine\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 heurt\u00e9e par l\u2019urgence devant le brasier, le pouvoir les bras lev\u00e9s, la parole volontariste. Car il n\u2019y avait pas d\u2019autre urgence en v\u00e9rit\u00e9 que celle des pompiers. Je n\u2019avais rien compris. J\u2019y ai vu plus clair quand j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que dans cinq ans, Paris doit recevoir les Jeux Olympiques. Les dieux olympiques (je ne parle pas des Olympiens, d\u2019Aphrodite ni d\u2019Apollon) sont ceux du fric et de la performance. C\u2019est d\u2019une vaine gloire que pourront se vanter ceux qui agissent sans r\u00e9fl\u00e9chir, dont la pr\u00e9cipitation \u00e0 s\u2019engouffrer dans le pr\u00e9cipice de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 fait renoncer \u00e0 tout scrupule.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Que Memphis cesse de nous vanter les barbares miracles de ses pyramides, que l\u2019on ne chante plus les merveilles de Babylone&nbsp;; tout doit c\u00e9der devant l\u2019immense travail de l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre des C\u00e9sars, et toutes les voix de la renomm\u00e9e doivent se r\u00e9unir pour vanter ce monument,&nbsp;\u00bb \u00e9crit Martial pour l\u2019inauguration du Colis\u00e9e. Un chantier monumental est l\u2019aubaine d\u2019un un homme de pouvoir, qui pr\u00e9tend marquer son temps et la suite, comme d\u2019autres pyramides au milieu du Louvre, comme les autoroutes des ann\u00e9es soixante.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"reve22\">22. R\u00eave<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/27\/22-reve\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai oubli\u00e9 l\u2019habillage du r\u00eave. Au matin il ne m\u2019en est rest\u00e9 que le c\u0153ur. J\u2019\u00e9tais dans un lieu \u00e9tranger, un lieu qui pour moi n\u2019avait pas d\u2019\u00e2me. \u00c9tait-ce un caf\u00e9 ? \u00c9tait-ce plut\u00f4t l\u2019habitation commune de femmes inconnues ? Dans ce qui devait \u00eatre une cuisine, une femme, avant de s\u2019affairer, allumait la t\u00e9l\u00e9 et en appelait une deuxi\u00e8me&nbsp;: \u00ab&nbsp;On voit Notre-Dame sans couverture&nbsp;!&nbsp;\u00bb J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 vu ces images mais je m\u2019approchais, en douce, derri\u00e8re elle, me complaisant dans la d\u00e9solation et le voyeurisme.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"pitie23\">23. Piti\u00e9<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/28\/23-pitie\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Dans une fulgurance je me dis : \u00ab&nbsp;On n\u2019en parle plus !&nbsp;\u00bb. Nous sommes d\u00e9but mai. Cela n\u2019est pas n\u00e9cessairement vrai, et il n\u2019est pas n\u00e9cessaire que cela soit vrai pour que \u00e7a m\u2019ait frapp\u00e9e. Le premier plan m\u00e9diatique est occup\u00e9 par d\u2019autres urgences et ce qui \u00e9tait sensationnel il y a quinze jours a d\u00e9j\u00e0 une odeur de moisi. Si de nombreuses informations circulent encore sur Notre-Dame, son incendie, sa reconstruction, il faut les chercher, il faut creuser et je ne suis plus en vacances, je n\u2019ai ni le temps, ni l\u2019esprit \u00e0 scruter les m\u00e9dias. La vie prend tout mon temps. De la clameur de l\u2019actualit\u00e9 me parviennent des pol\u00e9miques autour de personnalit\u00e9s politiques, sur fond d\u2019\u00e9lections europ\u00e9ennes prochaines, me parviennent du monde entier des annonces d\u2019attentats, de guerres, de r\u00e9sultats d\u2019autres \u00e9lections, de grandes d\u00e9clarations&nbsp;; ici se d\u00e9roule le proc\u00e8s de Mohamed Merah, fr\u00e8re du meurtrier des enfants et du soldat, ici se poursuit la d\u00e9liquescence de l\u2019h\u00f4pital public, ici r\u00e9sonnent les \u00e9chos de l\u2019affaire Benalla, eux-m\u00eames lointains mais faisant \u00e0 nouveau des remous au 1<sup>er<\/sup> mai, ici n\u2019aura pas lieu le \u00ab&nbsp;grand d\u00e9bat&nbsp;\u00bb promis par l\u2019ex\u00e9cutif, ici j\u2019apprends la mort de com\u00e9diens que j\u2019appr\u00e9ciais, Jean-Pierre Marielle, An\u00e9mone\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Et bien s\u00fbr les gilets jaunes. L\u2019acte XXIII, l\u2019acte XXIV, l\u2019acte XXV du 1<sup>er<\/sup> mai 2019 marqu\u00e9 par l\u2019attaque, soi-disant, de la Piti\u00e9-Salp\u00eatri\u00e8re. Le ministre de l\u2019int\u00e9rieur affiche son \u00e9motion, son indignation, sinon feinte, du moins intempestive, une pr\u00e9cipitation \u00e9motionnelle proche du mensonge, de la propagande. La Piti\u00e9-Salp\u00eatri\u00e8re n\u2019est pas n\u2019importe quel h\u00f4pital, mais celui o\u00f9 ont \u00e9t\u00e9 transport\u00e9s les bless\u00e9s du Bataclan, apr\u00e8s l\u2019attaque du 13 novembre 2015. L\u2019\u00e9motion du ministre a pu en \u00eatre renforc\u00e9e, comme la n\u00f4tre, et l\u2019incendie de la cath\u00e9drale de Paris a plong\u00e9 ses esprits dans un bain apocalyptique, embrumant son cerveau. Entendant qu\u2019une grille avait c\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, il a saut\u00e9 sur l\u2019occasion pour r\u00e9v\u00e9ler la v\u00e9racit\u00e9 de ses pr\u00e9dictions. Car quelques jours plus t\u00f4t, il avait parl\u00e9, \u00e0 propos des manifestations annonc\u00e9es par les gilets jaunes sur les r\u00e9seaux sociaux, \u00ab&nbsp;d\u2019appels <em>qui invitent quasiment \u00e0 d\u00e9truire Paris&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si le ministre croit en ce qu\u2019il dit, la croyance n\u2019est pas raison, et les faits ne sont pas av\u00e9r\u00e9s. L\u2019\u00e9tude des cam\u00e9ras de surveillance de l\u2019h\u00f4pital vont montrer au contraire que les personnes qui ont forc\u00e9 les grilles de l\u2019h\u00f4pital y cherchaient un refuge pour \u00e9chapper \u00e0 un encerclement par les forces de l\u2019ordre. Tous les jours, de nouvelles informations me parviennent sur la violence de la police.<\/p>\n\n\n\n<p>Une parole politique devrait \u00e9viter l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 d\u2019une r\u00e9action qui arrange sa propre vision des choses, qui conforte sa repr\u00e9sentation du monde, et qui s\u2019en sert pour l\u2019imposer. Les cha\u00eenes d\u2019information en continu et les r\u00e9seaux sociaux d\u00e9cha\u00eenent une concurrence permanente entre les personnalit\u00e9s publiques, qui consid\u00e8rent l\u2019indignation, la primeur dans l\u2019indignation, comme un bon point gagn\u00e9 dans l\u2019opinion. L\u2019\u00e9motion est un acc\u00e9l\u00e9rateur d\u2019information, \u00e9crit G\u00e9rald Bronner dans <em>Le Monde<\/em>, et une information se divulgue plus vite en cas de peur ou de crainte. Un ministre reste un homme, mais il a une responsabilit\u00e9 particuli\u00e8re, et doit assujettir ses \u00e9motions \u00e0 la rationalit\u00e9, il a le devoir de ralentir la course de l\u2019information et son interpr\u00e9tation. Ne le faisant pas, il sape encore un peu la confiance en sa parole. Nous ne croirons plus un seul de ses mots. Quelle honte \u00e0 dire \u00ab&nbsp;Je ne sais pas exactement ce qui s\u2019est pass\u00e9&nbsp;\u00bb ? \u00c0 attendre des informations s\u00fbres&nbsp;? Pourquoi cette honte ? J\u2019aimerais entendre exprimer l\u2019utilit\u00e9 de se renseigner&nbsp;; entendre que la consultation, la recherche des faits, la prise d\u2019avis autour de soi, prend du temps. \u00c9pim\u00e9th\u00e9e triomphe encore. L\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 de la parole, contre la raison et la r\u00e9flexion.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"loin24\">24. Loin<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/29\/24-loin\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais toujours tr\u00e8s affect\u00e9e par le sinistre qui a d\u00e9truit les parties hautes de Notre-Dame, cependant vers la mi-mai, l\u2019agacement tendit \u00e0 l\u2019emporter sur le chagrin. Entra\u00een\u00e9s depuis un mois par le mouvement qui agitait l\u2019air autour de nous, nous avions du mal \u00e0 consid\u00e9rer la situation sereinement. Les actions, les d\u00e9cisions, nous d\u00e9passaient, nous \u00e9chappaient. Y avait-il un moyen de s\u2019en ressaisir&nbsp;? De contrer les r\u00e9cup\u00e9rations de toutes sortes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que \u00e7a faisait d\u2019\u00eatre loin ? Il me fallut un mois pour en parler aux personnes que je recevais au Mus\u00e9e d\u2019histoire de Marseille. Je n\u2019osais pas. Cela aurait sonn\u00e9 \u00e0 leurs oreilles comme une langue \u00e9trang\u00e8re, une \u00e9motion \u00e0 laquelle ils n\u2019auraient pas eu acc\u00e8s. Il y a peu d\u2019\u00e9glises gothiques en Provence, et les seuls arcs-boutants de Marseille sont ceux de Saint-Ferr\u00e9ol, l\u2019ancienne \u00e9glise des Augustins, \u00e0 deux pas du mus\u00e9e. Devant la maquette de cet \u00e9difice au Moyen \u00c2ge, je parlai de la technique architecturale de la crois\u00e9e d\u2019ogive, et de l\u2019esth\u00e9tique dite \u00ab&nbsp;gothique&nbsp;\u00bb parce que jug\u00e9e \u00ab&nbsp;barbare&nbsp;\u00bb par les esth\u00e8tes de la Renaissance \u00e9coeur\u00e9s du fouillis de statues aux voussures, des gargouilles et des pinacles, d\u2019une accumulation, d\u2019une surcharge qui n\u2019a rien \u00e0 envier au rococo, m\u00eame si elle produit un effet visuel fort diff\u00e9rent. Je restai plus calme que je l\u2019avais imagin\u00e9e, la premi\u00e8re fois que j\u2019\u00e9voquai en public Notre-Dame et son incendie. Aujourd\u2019hui la cath\u00e9drale de Paris a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cur\u00e9e, blanchie plus encore qu\u2019au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, quand les chanoines retir\u00e8rent les restes de la polychromie m\u00e9di\u00e9vale. Les commentaires d\u2019usage sont extatiques. Que cherche-t-on \u00e0 gommer avec tant de blancheur&nbsp;? Quelles ombres veut-on supprimer sous la lumi\u00e8re frontale&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"chantier25\">25. Chantier cach\u00e9<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/30\/25-chantier-cache\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le 16 juin, deux mois apr\u00e8s l\u2019incendie, une messe est c\u00e9l\u00e9br\u00e9e dans la cath\u00e9drale, dans une chapelle \u00e9pargn\u00e9e par les flammes. L\u2019archev\u00eaque, en place de sa mitre, a coiff\u00e9 un casque de chantier. Le parvis sera bient\u00f4t rouvert \u00e0 la circulation. La cath\u00e9drale est sous b\u00e2che, ses plaies cach\u00e9es derri\u00e8re une palissade lisse, ses nervures rompues invisibles aux regards. Dans quelle mesure l\u2019urgence de la r\u00e9parer a-t-elle \u00e9t\u00e9 dict\u00e9e par la g\u00eane de notre soci\u00e9t\u00e9 devant les images de la mort ordinaire, des blessures de la vie, des infirmit\u00e9s des corps&nbsp;? Amoindrie, la cath\u00e9drale de la capitale ferait-elle perdre de sa dignit\u00e9 au pays&nbsp;? Les femmes qui ont subi une ablation du sein racontent comment les chirurgiens proposent \u00ab&nbsp;naturellement&nbsp;\u00bb une proth\u00e8se, sans interroger le rapport singulier de chacune \u00e0 son \u00eatre et \u00e0 ses cicatrices, et comment ils s\u2019\u00e9tonnent, parfois se scandalisent, quand elles pr\u00e9f\u00e8rent ne pas recouvrir la trace de ce qui a \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les films d\u2019\u00e9pouvante abondent, tout remplis d\u2019une horreur dont je n\u2019ai jamais compris l\u2019int\u00e9r\u00eat, ni le plaisir qu\u2019on peut en tirer. Le sensationnel du martyre, de la d\u00e9couverte de corps supplici\u00e9s, fait la une des journaux tant qu\u2019un autre \u00e9v\u00e9nement ne lui vole pas la vedette. Seuls quelques militants constants continueront de d\u00e9noncer l\u2019ordinaire de la torture dans les prisons de maints pays, jour apr\u00e8s jour, sans d\u00e9tourner les yeux au pr\u00e9texte que \u00ab&nbsp;c\u2019est comme \u00e7a&nbsp;\u00bb. Pour le reste, il faut des gens beaux et des monuments entiers.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"retour26\">26. Retour<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/31\/26-retour\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le train s\u2019arr\u00eate gare de Lyon, il est plus de dix heures du soir, mais c\u2019est la fin du mois de juin. Il fait encore jour quand le m\u00e9tro sort de terre, apr\u00e8s la station Bercy. Je ne suis pas revenue \u00e0 Paris depuis quatre ou cinq mois. Le m\u00e9tro sort de terre et s\u2019engage sur le pont qui traverse la Seine. Alors seulement je pense \u00e0 Notre-Dame. Car sur ce pont, toujours, je salue mon arriv\u00e9e en tournant le regard vers la vision fugace du chevet de la cath\u00e9drale, sur son \u00eele, \u00e0 distance, sans le formaliser j\u2019en ai fait une sorte de rituel r\u00e9flexe, pour le plaisir, pour la beaut\u00e9, et ce soir comme je suis tr\u00e8s fatigu\u00e9e, comme j\u2019ai eu l\u2019esprit occup\u00e9 par toutes sortes d\u2019occupations, je n\u2019y pense qu\u2019une fois sur le pont, au fait, \u00e0 ce qui est arriv\u00e9 \u00e0 Notre-Dame, et j\u2019ai juste le temps de tourner la t\u00eate avant que les deux tours grises, sur le ciel laiteux dans la lumi\u00e8re baissante, passent sur mon regard et disparaissent, me laissant une premi\u00e8re exp\u00e9rience fugace de la cath\u00e9drale depuis l\u2019incendie, deux tours grises sur un ciel laiteux, c\u2019est vrai, avant il y avait cette fl\u00e8che noire qui s\u2019\u00e9lan\u00e7ait, avec l\u2019\u00e9l\u00e9gance de cet \u00e9lan noir et pointu, avant, si je ne le savais pas l\u2019aurais-je remarqu\u00e9 ? Je ne crois pas. L\u2019image a \u00e9t\u00e9 rapide, mais je le sais et je l\u2019ai vu. Le lendemain je pars en Normandie mais \u00e0 mon retour \u00e0 Paris, j\u2019irai voir Notre-Dame de plus pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>On arrive par le pont, par le chevet. On sait, mais de voir, c\u2019est saisissant. On fait le tour du chevet, on se recule un peu, on se rapproche, square Jean XXIII, rue du clo\u00eetre Notre-Dame. Ce n\u2019est plus qu\u2019un gros b\u00e2timent moche en travaux, avec de gros pansements autour des fen\u00eatres sans vitraux. La lumi\u00e8re est tr\u00e8s belle et la fa\u00e7ade l\u2019est encore aussi. On n\u2019a jamais regard\u00e9 Notre-Dame avec cette attention-l\u00e0, avec cette sollicitude. De grosses structures en bois reposent sur le sol. Des renforts sont dispos\u00e9 devant les rosaces et des filets sont tendus. La palissade est couleur cr\u00e8me. Un homme en orange passe. Sur le parvis, au pied d\u2019une grue, je remarque un d\u00e9p\u00f4t lapidaire et grue sur le parvis. Un certain calme r\u00e8gne sur le quartier les passants parlent d\u2019une voix plus basse qu\u2019un touriste ordinaire. L\u2019accord\u00e9on est quand m\u00eame l\u00e0. La crypte arch\u00e9ologique est ferm\u00e9e. C\u2019est vrai, la derni\u00e8re fois qu\u2019on \u00e9tait \u00e0 Paris, on est mont\u00e9s l\u00e0 \u2013 l\u2019\u0153il cherche la tour \u2013 on a achet\u00e9 une cr\u00eape \u00e0 cette roulotte-l\u00e0 \u2013 qu\u2019on avait oubli\u00e9e. Au nord les fleurons des pinacles sont plus ab\u00eem\u00e9s que c\u00f4t\u00e9 berge. On traverse la Seine et on reste sur le quai, ind\u00e9cis.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"mains27\">27. Les mains du chantier<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2025\/01\/02\/27-les-mains-du-chantier\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le public que je re\u00e7ois au mus\u00e9e d\u2019Histoire de Marseille s\u2019\u00e9tonne souvent, devant l\u2019\u00e9pave de la Bourse, que les hommes de l\u2019Antiquit\u00e9 romaine aient poss\u00e9d\u00e9 la technique pour construire de tels bateaux. Elle n\u2019a pourtant rien de miraculeux. Je ne dis pas que construire un cargo qui tienne la charge et l\u2019eau soit chose facile, le savoir-faire des artisans et des ing\u00e9nieurs d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, m\u2019emplit souvent d\u2019admiration. L\u2019homme a toujours \u00e9t\u00e9 ing\u00e9nieux. Regarder des objets du pass\u00e9, lire des rapports de fouilles arch\u00e9ologiques ou des trait\u00e9s techniques renseignent sur l\u2019expertise des Anciens, leur ma\u00eetrise des mat\u00e9riaux et des outils, les progr\u00e8s qu\u2019ils accomplissent. Leurs inventions, n\u2019ont rien d\u2019extra-ordinaire. Pour b\u00e2tir, pour fabriquer, il faut du m\u00e9tier, de l\u2019intelligence, de l\u2019apprentissage, de la r\u00e9flexion, de la transmission, de l\u2019entra\u00eenement, et du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, rien de surnaturel au transport de lourdes charges, poutres d\u2019\u00e9chafaudages ou blocs immenses de pierre. Ni la magie ni les extraterrestres n\u2019ont besoin d\u2019\u00eatre convoqu\u00e9s sur le chantier des pyramides, sur celui des cath\u00e9drales, pour les pierres lev\u00e9es de Carnac. Il suffisait d\u2019\u00eatre nombreux et, une fois encore, d\u2019avoir du temps. La m\u00e9canisation \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans tous les domaines \u00e0 partir des ann\u00e9es 1950 a fait perdre de nombreux savoir-faire, notamment en mati\u00e8re de levage ou de travail des mati\u00e8res dures.<\/p>\n\n\n\n<p>Les pages de Pierre Bergounioux d\u00e9crivent le basculement, \u00e0 partir des ann\u00e9es 50-60, d\u2019un mode de vie ancestral en Corr\u00e8ze, voire pr\u00e9historique, vers notre modernit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019architecte Rudy Ricciotti mart\u00e8le l\u2019importance des savoir-faire, de la transmission, de la technique, de l\u2019artisanat.<\/p>\n\n\n\n<p>Un paradoxe me frappe avec le recul : tout au long de la reconstruction de Notre-Dame, la communication a justement tourn\u00e9 autour de la vigueur nouvelle que le chantier a donn\u00e9 \u00e0 nombre de m\u00e9tiers d\u2019art, a insist\u00e9 sur le maintien, le renouveau, la transmission des savoir-faire. Mais o\u00f9 est l\u2019esprit qui pr\u00e9side \u00e0 cela quand la d\u00e9cision est prise, dict\u00e9e d\u2019en haut avant d\u2019\u00eatre adopt\u00e9e par l\u2019assembl\u00e9e, moins d\u2019un mois apr\u00e8s que le brasier s\u2019est \u00e9teint&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le vendredi 10 mai 2019 est vot\u00e9e la \u00ab&nbsp;loi Notre-Dame&nbsp;\u00bb, une loi singuli\u00e8re, qui porte un nom propre, pas celui de son promoteur, non, mais celui de son objet. C\u2019est une loi pour s\u2019affranchir des lois, et plus exactement du code des march\u00e9s publics, pour passer outre l\u2019obligation l\u00e9gale de faire un appel d\u2019offre, de recevoir au moins trois devis, code dont le dessein est ainsi d\u2019\u00e9viter, dans la fonction publique, que les march\u00e9s soient attribu\u00e9s par copinage.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps les constructeurs moins-disant b\u00e9tonnent les berges \u00e0 Nanterre. M\u00eame la Seine n\u2019est pas \u00e9pargn\u00e9e. Cela me bouleverse aussi. Moins que l\u2019incendie, peut-\u00eatre, mais c\u2019est plus grave, peut-\u00eatre. Nanterre est le berceau de Lut\u00e8ce, la capitale des Parisii.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"plomb28\">28. Plomb<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2025\/01\/03\/28-plomb\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Au mois d\u2019ao\u00fbt 2019, je lus dans <em>Le T\u00e9l\u00e9gramme de Brest<\/em> un article sur les inqui\u00e9tudes suscit\u00e9es par la teneur en plomb de l\u2019air, aux abords de Notre-Dame. Je continuais de collectionner ce qui me tombait sous les yeux, sans chercher \u00e0 m\u2019informer plus que cela sur le sujet. Ce qui m\u2019int\u00e9ressait, ce n\u2019\u00e9tait pas de tout conna\u00eetre sur les suites de l\u2019incendie, mais de me rendre compte de l\u2019impact du sinistre sur les esprits, la soci\u00e9t\u00e9. Ce qu\u2019on en disait. Si on en parlait toujours. Combien de temps le traumatisme durerait, ou l\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00e9v\u00e9nement, quand il ne serait plus, justement, un \u00e9v\u00e9nement, mais un fait avec lequel il faudrait composer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le chantier fut arr\u00eat\u00e9 pendant l\u2019\u00e9t\u00e9, \u00e0 cause de l\u2019exposition des ouvriers au plomb. Il devait rouvrir le 12 ao\u00fbt. Pour les enfants et les habitants de l\u2019\u00eele de la Cit\u00e9 (en restait-il vraiment, des habitants&nbsp;?) les autorit\u00e9s \u00e9taient rassurantes. Ou incertaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Soudain je me rendis compte que pour le traumatisme \u00e9tait pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quand, je n\u2019aurais su le dire. Je regardai les photos que j\u2019avais prises en juin, celles qu\u2019on m\u2019avait envoy\u00e9es en avril. \u00c7a ne me faisait plus rien. Je m\u2019en \u00e9tonnai, mais force \u00e9tait de le constater. La cath\u00e9drale avait br\u00fbl\u00e9. Sa charpente \u00e9tait d\u00e9truite. Le plomb de la toiture en fusion avait peut-\u00eatre empoisonn\u00e9 l\u2019air et le sol, mais mon c\u0153ur ne saignait plus. Le chantier de reconstruction \u00e9tait en cours. Tout le monde n\u2019\u00e9tait pas aussi impudent que le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, et cela prendrait le temps qu\u2019il faudrait.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela \u00e9tait factuel. Je n\u2019avais plus l\u2019\u00e2me poign\u00e9e. J\u2019en fus \u00e0 nouveau \u00e9tonn\u00e9e, et presque triste de ne plus l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mois se suivirent, les retours \u00e0 Paris, les visites comme oblig\u00e9es au chevet de la cath\u00e9drale convalescente, une derni\u00e8re notation le 1<sup>er<\/sup> d\u00e9cembre 2019, et puis plus rien dans mes carnets. Je ne voulais pas suivre le chantier.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se passerait quelques ann\u00e9es sans plus m\u2019en pr\u00e9occuper, et soudain \u00e0 revoir \u00e0 distance les photos, les vo\u00fbtes crev\u00e9es, la fl\u00e8che effondr\u00e9e, la toiture en fusion, le c\u0153ur \u00e0 nouveau se serrerait.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"traces29\">29. Traces<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2025\/01\/04\/29-traces\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sur les quais du m\u00e9tro de Marseille, des \u00e9crans lumineux font d\u00e9filer des publicit\u00e9s. En lettres capitales, un slogan m\u2019attire l\u2019\u0153il, \u00ab&nbsp;Parce que c\u2019est Notre Dame&nbsp;\u00bb. Les photos qui l\u2019accompagnent ressemblent \u00e0 de mauvais polaro\u00efds, des selfies en bonnet ou en sourire fig\u00e9, des cadrages faux, comme fait expr\u00e8s qu\u2019ils soient mauvais.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le but \u00e9vident est de r\u00e9colter de l\u2019argent, je ne comprends pas tout de suite, malgr\u00e9 l\u2019absence de trait d\u2019union, ce que sous-entend la formule. \u00ab&nbsp;Parce que c\u2019est Notre-Dame&nbsp;\u00bb, et pas un autre monument, il faudrait donner \u00e0 la fondation de France. Ou parce que la cath\u00e9drale nous appartient ? Mais la \u00ab&nbsp;dame&nbsp;\u00bb, \u00e0 qui est-elle ?<\/p>\n\n\n\n<p>Me reviennent des bribes de conversations, des tournures de personnes d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9es lorsque j\u2019\u00e9tais enfant : \u00ab&nbsp;C\u2019est vot\u2019 dame ?&nbsp;\u00bb qui se m\u00ealent au parler des enfants que j\u2019accueille au Mus\u00e9e d\u2019histoire de Marseille. Beaucoup de petits Marseillais disent spontan\u00e9ment \u00ab&nbsp;la dame de la Garde&nbsp;\u00bb, et je soup\u00e7onne qu\u2019ils la confondent volontiers avec la dame blanche, vedette incontest\u00e9e de l\u2019irrationnel enfantin qui provoque de vraies peurs, sans plus de saints \u00e0 qui se vouer, et sans outils pour recourir au raisonnement logique.<\/p>\n\n\n\n<p>Non, ce n\u2019est pas \u00ab&nbsp;ma dame&nbsp;\u00bb. Aussi belles puissent \u00eatre les figures de la Vierge ou de la M\u00e8re de Dieu dans l\u2019art chr\u00e9tien d\u2019Occident et d\u2019Orient, je ne reconnais Marie ni pour mod\u00e8le, ni pour ma\u00eetresse. Ce n\u2019est ni ma dame ni celle de personne, c\u2019est Notre-Dame tout court, une cath\u00e9drale parmi d\u2019autres. J\u2019ai pouss\u00e9 dans le Nord de la France, en terre gothique, une cath\u00e9drale \u00e7a ressemble \u00e0 \u00e7a. Pourtant j\u2019ai parcouru des livres plein d\u2019images, j\u2019ai vu aussi en vrai des cath\u00e9drales de formes diff\u00e9rentes, je peux convoquer des connaissances linguistiques \u2013 la cathedra qui a donn\u00e9 son nom \u00e0 ces \u00e9difices est le si\u00e8ge o\u00f9 l\u2019\u00e9v\u00eaque s\u2019asseyait, et qui est aussi \u00e0 l\u2019origine de \u00ab&nbsp;chaire&nbsp;\u00bb \u2013 et historiques \u2013 au concile de Nic\u00e9e en 325, il est d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019un \u00e9v\u00eaque serait install\u00e9 dans chacun des \u00ab&nbsp;dioc\u00e8ses&nbsp;\u00bb, circonscriptions administratives cr\u00e9\u00e9es une trentaine d\u2019ann\u00e9es plus t\u00f4t par Diocl\u00e9tien, adorateur de Jupiter et grand pers\u00e9cuteur des chr\u00e9tiens \u2013 je peux raconter que les premi\u00e8res \u00e9glises cath\u00e9drales n\u2019\u00e9taient pas vou\u00e9es \u00e0 un saint, mais d\u00e9sign\u00e9es par le nom de la communaut\u00e9, que l\u2019\u00e9glise des Parisii fut ensuite plac\u00e9e sous le vocable de saint \u00c9tienne, et que l\u2019\u00e9difice fut d\u00e9moli pour faire place \u00e0 l\u2019actuel, lorsqu\u2019au XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle s\u2019\u00e9tendit le culte \u00e0 Notre-Dame, pas la Vierge d\u2019humilit\u00e9, mais la <em>domina<\/em>, \u00ab&nbsp;dame&nbsp;\u00bb \u00e9tant le f\u00e9minin de \u00ab&nbsp;seigneur&nbsp;\u00bb, que l\u2019\u00e9v\u00eaque de Paris \u00e9tait suffragant de l\u2019archev\u00eaque de Sens jusqu\u2019au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il n\u2019emp\u00eache, une cath\u00e9drale, c\u2019est plein de petits anges qui poussent aux voussures, c\u2019est plein d\u2019arcs-boutants, et \u00e7a a deux tours en fa\u00e7ade. Rarement elles sont parvenues \u00e0 devenir pointues.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"Lubrizol30\">30. Lubrizol<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2025\/01\/05\/30-lubrizol\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le 26 septembre 2019 au matin, l\u2019usine Lubrizol de Rouen, qui fabrique des additifs pour lubrifiants, carburants et peintures, prend feu. Un panache de fum\u00e9e toxique s\u2019\u00e9l\u00e8ve de l\u2019\u00e9tablissement class\u00e9 Seveso \u00ab&nbsp;seuil haut&nbsp;\u00bb. Une pluie noire s\u2019abat sur les environs, \u00e0 plusieurs dizaines de kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde, l\u2019air est irrespirable. La Seine re\u00e7oit des boues d\u2019hydrocarbure. L\u2019usine continue de br\u00fbler. Elle sera d\u00e9truite en entier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 11h58. En pleine \u00e9dition sp\u00e9ciale, les cha\u00eenes d\u2019info re\u00e7oivent une autre info\u00a0: Jacques Chirac est mort. Une autre journ\u00e9e commence, et c\u2019est comme si l\u2019incendie \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e9teint, \u00e9tait oubli\u00e9, n\u2019avait pas eu lieu. La journ\u00e9e de centaines de milliers de personnes touch\u00e9es par les retomb\u00e9es de l\u2019incendie, elle, se poursuit. Dans le silence radio. Pendant des heures, les cha\u00eenes d\u2019info ne consacrent <a href=\"https:\/\/www.telerama.fr\/television\/une-usine-classee-seveso-brule-et-les-teles-regardent-ailleurs,n6441769.php?fbclid=IwAR12V94HSV1Th998DRuDZVGJg87dkB6K4MMNbEIAjy80ah6wGYjGyMgSnTU&amp;utm_medium=Social&amp;utm_source=Facebook#r0LCTlMIlL09camz.01\">plus un mot<\/a>, plus une image, m\u00eame pas un bandeau \u00e0 la catastrophe \u00e9cologique en cours.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire a parfois de ces raccourcis. Toute mon enfance et mon adolescence, Chirac \u00e9tait le maire de Paris. Il promettait qu\u2019il se baignerait dans trois ans dans la Seine. Et puis l\u2019ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s, il recommen\u00e7ait (de promettre). Je ne crois pas qu\u2019il l\u2019ait jamais fait (se baigner). Il meurt le jour o\u00f9 l\u2019activit\u00e9 humaine inflige au fleuve une nouvelle blessure, une blessure majeure. Qu\u2019importe que ce soit en aval, le fleuve est le fleuve, et mon histoire familiale le traverse autant \u00e0 Tancarville qu\u2019au Pont au Double, qu\u2019au pont de Conflans (aujourd\u2019hui pont Nelson Mandela).<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"loin31\">31. \u00catre loin (cinq ans apr\u00e8s)<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2025\/01\/06\/31-etre-loin-cinq-ans-apres\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce que \u00e7a fait que d\u2019\u00eatre loin. Le premier jet de ce texte circule dans un <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/index_ateliers.html\">collectif d\u2019auteurs et d\u2019autrices<\/a>. Nous nous r\u00e9unissons en ligne. Nous sommes dans toute la France et m\u00eame au-del\u00e0. L\u2019un des participants, de Paris, s\u2019\u00e9tonne que celle qu\u2019il prenait pour une Marseillaise <a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/une-pietonne-a-marseille\/\">\u00e0 cause du livre pr\u00e9c\u00e9dent<\/a>, soudain \u00ab&nbsp;lui parle de lui&nbsp;\u00bb. Car il est de Paris et, comme pour moi, Notre-Dame, c\u2019est lui.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres en revanche refusent l\u2019id\u00e9e m\u00eame que j\u2019aie pu \u00e9prouver de la sid\u00e9ration, ils ne veulent pas me laisser employer ce mot, \u00e0 la limite me conc\u00e8dent-ils un peu de trouble, le reste, disent-ils, ne les atteint pas. Nous ne partageons pas la m\u00eame \u00e9motion. D\u2019ailleurs il faudrait que je pr\u00e9cise, \u00e0 chaque fois, \u00ab&nbsp;de Paris&nbsp;\u00bb, car leur Notre-Dame \u00e0 eux est \u00e0 Chartres, \u00e0 L\u2019\u00c9pine, \u00e0 La Rochelle, sur la colline de la Garde\u2026<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\" id=\"fonte32\">32. La fonte des glaces<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\"><em><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2025\/01\/07\/32-la-fonte-des-glaces\/\">version blog<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le feu est dangereux. La pr\u00e9cipitation aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>9 juin 2024. L\u2019Assembl\u00e9e nationale est dissoute. Le \u00ab&nbsp;s\u00e9isme politique&nbsp;\u00bb comment\u00e9 par les journalistes provoque en moi une r\u00e9sonnance particuli\u00e8re, au moment o\u00f9 j\u2019ach\u00e8ve de rassembler mes notes sur l\u2019incendie de Notre-Dame.<br>C\u2019est une vibration, un \u00e9cho, le son lointain d\u2019une cloche qui sonne peut-\u00eatre un glas.<br>Je viens de mettre des mots sur le malaise \u00e9prouv\u00e9 depuis le 15 avril 2019, sur la h\u00e2te que le pouvoir affiche \u00e0 des fins personnelles, sur la pr\u00e9cipitation \u00e0 prendre des d\u00e9cisions sans souci de l\u2019int\u00e9r\u00eat collectif.<br>Il ne s\u2019agissait que d\u2019un b\u00e2timent, aussi cher me soit-il. Ce soir, o\u00f9 le pouvoir joue encore avec le feu, il s\u2019agit de la France, et plus grave encore, de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les chantiers auxquels il est urgent de s\u2019atteler mettront des d\u00e9cennies, des si\u00e8cles \u00e0 \u00eatre r\u00e9alis\u00e9s, ou demanderont des soins constants, une attention de chaque instant, comme de reconstruire la charpente de Notre-Dame et laisser se b\u00e2tir une nouvelle for\u00eat, laisser \u00e0 la for\u00eat le temps de se b\u00e2tir, c\u2019est le chantier de notre temps, digne de celui des vieilles cath\u00e9drales. Entretenir les monuments survivant aux guerres du pass\u00e9 et du pr\u00e9sent, et entretenir les valeurs d\u2019humanisme et de paix n\u00e9es sur les ruines et les barbaries du si\u00e8cle pass\u00e9. D\u00e9construire les rapports de domination entre les hommes et le monde, entre les hommes et les hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voulons tout, tout de suite, baign\u00e9s dans la promesse de l\u2019assouvissement de plaisirs imm\u00e9diats, d\u2019un confort bon march\u00e9, d\u2019une vie en affiches de publicit\u00e9, nous voulions une belle cath\u00e9drale toute neuve, tout de suite, sans nous accorder le temps de la r\u00e9flexion, sans nous autoriser le d\u00e9bat. La cath\u00e9drale vieille-nouvelle culmine avec sa fl\u00e8che \u00e0 quelque cent m\u00e8tres au-dessus du niveau de la Seine. Sous son ch\u0153ur furent d\u00e9couverts au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, en remploi, les blocs d\u2019une colonne votive d\u00e9di\u00e9e \u00e0 Jupiter sous le r\u00e8gne de Tib\u00e8re par les marchands aquatiques de Lut\u00e8ce, les <em>Nautae parisiaci<\/em>. Ce pilier, qui n\u2019est plus dans la crypte arch\u00e9ologique du parvis, mais au Mus\u00e9e de Cluny, indique l\u2019existence d\u00e8s l\u2019Antiquit\u00e9 d\u2019une corporation des Nautes, devenue puissante au Moyen \u00c2ge et \u00e0 l\u2019origine de la municipalit\u00e9 parisienne. Je me demande si Paris va remplacer dans ses armes le bateau de commerce par un bateau mouche. <em>Fluctuat nec mergitur<\/em>. Ni le bateau, ni Paris ne sombrent, ne veulent sombrer.<br>Mais si <em>mergatur<\/em>, si Paris \u00e9tait englouti\u2026<br>Et quand <em>mergetur<\/em>, quand la ville sera submerg\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>La fonte des glaces est un bouleversement moins spectaculaire et plus ph\u00e9nom\u00e9nal, plus d\u00e9finitif qu\u2019une cath\u00e9drale qui br\u00fble. Son impact est incomparable . Cela nous \u00e9meut-il autant ?<br>Et si la Seine \u00e9tait bient\u00f4t gonfl\u00e9e de l\u2019eau fondue des glaciers&nbsp;?<br>Quand elle sera gonfl\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Si c\u2019est grave ou pas, me demandais-je <a href=\"#grave\">au d\u00e9but de ce texte<\/a>, t\u00e2chant de mettre des mots sur cette gravit\u00e9.<br>Pas moi.<br>Pas nous.<br>Pas devant nous.<br><em>Pas de notre vivant.<\/em><br>Et de notre vivant, assister \u00e0 la disparition de la vie sur terre ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin la cath\u00e9drale est recouverte par les eaux de la Seine qui montent.<\/p>\n\n\n\n<p>Je veux retrouver quelque chose sur quoi m\u2019appuyer. Ce sera cette force en mouvement qu\u2019est un fleuve.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/01\/paris-reste-ma-ville\/\">Les photos sont publi\u00e9es dans les articles du blog<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Table des mati\u00e8res Prologue | 1. Loin | 2. Le feu | 3. Le lac noir | 4. Le temps | 5. Un ange passe | 6. Quand | 7. Urgence et hauteur | 8. Les mays mouill\u00e9s | 9. L&rsquo;argent | 10. Le lac noir | 11. \u00catre loin | 12. Notre-Dame | 13&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"advanced_seo_description":"","jetpack_seo_html_title":"","jetpack_seo_noindex":false,"jetpack_post_was_ever_published":false,"footnotes":""},"class_list":["post-925","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/925","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=925"}],"version-history":[{"count":57,"href":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/925\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1657,"href":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/925\/revisions\/1657"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=925"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}