{"id":1017,"date":"2024-12-13T10:17:00","date_gmt":"2024-12-13T09:17:00","guid":{"rendered":"https:\/\/laurehumbel.fr\/?p=1017"},"modified":"2025-03-09T16:48:15","modified_gmt":"2025-03-09T15:48:15","slug":"10-le-lac-noir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/13\/10-le-lac-noir\/","title":{"rendered":"10. Le lac noir"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em>Toute l&rsquo;eau de l&rsquo;incendie, <\/em>10.<\/h4>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/toute-leau-de-lincendie\/\" data-type=\"page\" data-id=\"925\">Texte complet<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Plusieurs fois, les jours suivant l\u2019incendie, je suis entr\u00e9e dans la cath\u00e9drale. Ce n\u2019\u00e9tait pas seulement un songe. C\u2019\u00e9tait, derri\u00e8re les portes de bois histori\u00e9es, un grand lac noir o\u00f9 se refl\u00e9taient des yeux. Seuls se refl\u00e9taient les yeux jaunes et mobiles des figures grima\u00e7antes des chapiteaux, leurs traits ne p\u00e9n\u00e9traient pas le miroir de l\u2019eau. Les figures \u00e9taient accroch\u00e9es \u00e0 la pierre par des serres crochues, par des membres difformes, par des pieds de cochon nou\u00e9s autour de tronc tr\u00e8s tordus et de gibets ricanants. Une lumi\u00e8re opalescente faisait flotter les visages de pierre dans la nuit et dans l\u2019ombre. Tout le reste \u00e9tait noir. Noir l\u2019air poudreux comme de la suie, sous les vo\u00fbtes qui retenaient prisonni\u00e8re leur plainte continue, se la renvoyaient l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, r\u00e9verb\u00e9r\u00e9e, leur plainte. Noir le ciel qui s\u2019enfon\u00e7ait dans un vortex spatial, un trou d\u00e9voreur de photons, que rendait seulement perceptible la frange du toit de la vo\u00fbte effondr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Seuls les yeux se refl\u00e9taient, s\u2019ouvraient et se fermaient, des amandes dor\u00e9es apparaissaient sur l\u2019onde au gr\u00e9 de leur clignement, selon un rythme al\u00e9atoire que n\u2019imprimait aucun clapotis, car la surface du lac \u00e9tait tendue et noire.<\/p>\n\n\n\n<p>De la surface du lac \u00e9mergeaient des roseaux, des colonnes cylindriques douces comme de la craie, des lotus de granit \u00e0 la tige rugueuse qui s\u2019ouvraient en \u00e9ventail, au ras de l\u2019eau s\u2019ouvraient de vrais n\u00e9nuphars, d\u2019un blanc rosac\u00e9, sur leur feuille \u00e9tal\u00e9e comme une tache d\u2019huile contenue dans une membrane plasmique, sombre comme le lac. Une barque passait sans un bruit, rien ne bougeait autour sauf la gaffe dont la moiti\u00e9 \u00e9mergeait en diagonale et insufflait son mouvement sans que la moindre ride ne v\u00eent froisser la surface de l\u2019eau, le lac noir, et personne ne tenait la gaffe, un ample manteau \u00e0 capuche, peut-\u00eatre, comme celui d\u2019un fantasme, ondulait dans l\u2019ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et, se prolongeant, le lac passait entre deux piliers, devenait fange et boue, devenait mar\u00e9cage, devenait marigot, avec des grenouilles de toutes les couleurs, des th\u00e9ories d\u2019insectes dont le cliquetis d\u2019ailes au ras de l\u2019eau kaki \u00e9voquait le battement de pales de bois, de m\u00e9tal, de ventilateurs d\u00e9traqu\u00e9s, de drones dress\u00e9s pour l\u2019attaque. Les crapauds coassaient. Du terrain fangeux \u00e9mergeaient des lianes, des pal\u00e9tuviers, des esp\u00e8ces jamais nomm\u00e9es, qui tressaient leurs racines a\u00e9riennes, plus serr\u00e9es qu\u2019un panier d\u2019osier. Et, se prolongeant \u00e0 travers ce treillis, m\u00eame s\u2019il peinait \u00e0 passer, c\u2019\u00e9tait maintenant un grand fleuve, charriant p\u00e9niches, barges, convois de grumes sur lesquelles, jambes tr\u00e8s \u00e9cart\u00e9es, se tenaient les flotteurs de bois, qui repoussaient la berge \u00e0 coup de grandes gaffes, en chantant la chanson du prince assassin\u00e9 au pont du confluent. Leur chant \u00e9tait ponctu\u00e9 par la corne des mariniers et par la sir\u00e8ne des vedettes de la police qui louvoyaient \u00e0 la vitesse du goujon entre le usagers du fleuve, leur gyrophare tournoyait. Le long des rives les p\u00eacheurs, les joggeurs, les pousseuses de landaus, savaient que deux fois par jour le fleuve inverserait son cours, ils passaient sans le regarder, allaient d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de l\u2019autre, insensibles \u00e0 son va-et-vient, et les crieuses de poissons, les forts des halles, les gens de la gr\u00e8ve, les tonneliers, les sapeurs pompiers, se tenaient pr\u00eats, deux fois pas jour, au renversement du cours, ils allaient, venaient, criaient, vendaient, chantaient, se tuaient la t\u00eate, ils trafiquaient, volaient, juraient, ils imitaient, contrefaisaient, ils se d\u00e9claraient leur amour, ils niaient, reniaient, se d\u00e9barrassaient, et la vie suivait son cours. Le fleuve jamais ne conna\u00eetrait la mer.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group is-nowrap is-layout-flex wp-container-core-group-is-layout-6c531013 wp-block-group-is-layout-flex\">\n\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-jetpack-subscriptions__supports-newline wp-block-jetpack-subscriptions\">\n\t\t<div>\n\t\t\t<div>\n\t\t\t\t<div>\n\t\t\t\t\t<p >\n\t\t\t\t\t\t<a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/?post_type=post&#038;p=1017\" style=\"font-size: 16px;padding: 15px 23px 15px 23px;margin: 0; margin-left: 10px;border-radius: 0px;border-width: 1px; background-color: #113AF5; color: #FFFFFF; text-decoration: none; white-space: nowrap; margin-left: 0\">Abonnez-vous<\/a>\n\t\t\t\t\t<\/p>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/div>\n\t<\/div>\n\n\n<p class=\"has-very-light-gray-to-cyan-bluish-gray-gradient-background has-background has-small-font-size\">\u00c0 partir du 1er d\u00e9cembre 2024, pendant un mois et quelques jours, un chapitre de ce texte est ajout\u00e9 quotidiennement, sauf le mercredi. Les abonn\u00e9s re\u00e7oivent les publications par e-mail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-tertiary-background-color has-background has-small-font-size\">L&rsquo;\u0153uvre enti\u00e8re sera disponible progressivement sur la page \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/toute-leau-de-lincendie\/\" data-type=\"page\" data-id=\"925\">Toute l&rsquo;eau de l&rsquo;incendie<\/a>\u00ab\u00a0. Comme l&rsquo;ensemble de ce site, elle est d\u00e9pos\u00e9e et prot\u00e9g\u00e9e par le droit d\u2019auteur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Toute l&rsquo;eau de l&rsquo;incendie | 10. Plusieurs fois, les jours suivant l\u2019incendie, je suis entr\u00e9e dans la cath\u00e9drale. Ce n\u2019\u00e9tait pas seulement un songe. C\u2019\u00e9tait, derri\u00e8re les portes de bois histori\u00e9es, un grand lac noir o\u00f9 se refl\u00e9taient des yeux. 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