{"id":1021,"date":"2024-12-14T10:03:00","date_gmt":"2024-12-14T09:03:00","guid":{"rendered":"https:\/\/laurehumbel.fr\/?p=1021"},"modified":"2025-03-09T16:48:37","modified_gmt":"2025-03-09T15:48:37","slug":"11-etre-loin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2024\/12\/14\/11-etre-loin\/","title":{"rendered":"11. \u00catre loin"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading\"><em>Toute l&rsquo;eau de l&rsquo;incendie, 11.<\/em><\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/toute-leau-de-lincendie\/\" data-type=\"page\" data-id=\"925\">Texte complet<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que \u00e7a fait que d\u2019\u00eatre loin&nbsp;? &nbsp;Mon amie parisienne compte aller ce soir \u00e0 Notre-Dame. L\u2019incendie a deux jours. Moi, de retour \u00e0 Marseille, j\u2019\u00e9cris longuement dans un cahier rouge. Je reste chamboul\u00e9e. Je me sens bizarre d\u2019\u00eatre loin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que \u00e7a fait&nbsp;? Cela fait que mes amis d\u2019ici, et les commer\u00e7ants, et les gens que je croise dans la rue, n\u2019en parlent pas, n\u2019y pensent pas, comme moi, \u00e0 chaque instant. Car Notre-Dame, ce n\u2019est pas n\u2019importe quelle \u00e9glise. C\u2019est le clocher de mon village. C\u2019est la station de m\u00e9tro presque la plus profonde, avec ses escaliers, tous ces escaliers \u00e0 monter sur mes petites jambes, et les tours qui surgissent, masses dont les parall\u00e8les et les angles droits sont corrig\u00e9s par le foisonnement des voussures et les statues des rois, par le dessin de la rosace, par la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 des colonnettes graciles qui s\u2019entrecroisent au-dessus, par l\u2019\u00e9l\u00e9gance, enfin, des cages des cloches, de leurs hautes fen\u00eatres lanc\u00e9ol\u00e9es, soulign\u00e9es par des bandes de pointill\u00e9s de pierre. Je ne sais pas si je connaissais d\u00e9j\u00e0 la forme de la ville en bordure de laquelle j\u2019habitais, avec la courbe de la Seine qui lui fait une bouche triste. Les savoirs de l\u2019enfance ne se re\u00e7oivent pas tous \u00e0 l\u2019\u00e9cole, et nous savons des choses sans pouvoir dire o\u00f9 nous les avons apprises. Les bateaux-mouches \u00e9taient la r\u00e9compense des le\u00e7ons bien r\u00e9cit\u00e9es. L\u2019accumulation des bons points culminait dans un petit morceau de papier bleu canard qui donnait droit \u00e0 une promenade sur l\u2019eau. Le bateau glissait sur les vaguelettes glauques, couleur des toits de zinc, couleur des nuages bas, couleur de Notre-Dame, couleur des pigeons, couleur des glissi\u00e8res de s\u00e9curit\u00e9 des voies sur berge, avec un peu de vert et de marron en plus, la Seine n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 bleue. Je savourais les hoquets du bateau quand il s\u2019\u00e9loignait du quai, qu\u2019il changeait de r\u00e9gime pour passer sous un pont, j\u2019apprenais pour aussit\u00f4t l\u2019oublier que le pont de la Concorde s\u2019\u00e9tait d\u2019abord appel\u00e9 le pont de la R\u00e9volution, dans le haut-parleur crachotant la voix du guide \u00e0 modulations de fr\u00e9quence saluait au square du Vert-Galant Henri IV et son cheval, que malgr\u00e9 les apparences de bronze de la statue, je tenais pour blanc, la vo\u00fbte des ponts, comme un secret d\u2019enfance, giron inqui\u00e9tant, ombre noire o\u00f9 se d\u00e9posait une odeur de p\u00e9trole humide, o\u00f9 les silhouettes effiloch\u00e9es des clochards se ratatinaient, cherchant un sursis \u00e0 la pluie, \u00e0 m\u00eame le pav\u00e9, lan\u00e7ant des cris d\u2019ivrognes que r\u00e9percutaient les arches de pierre. Et soudain la tour Eiffel. Haute, hautaine, inutilement compliqu\u00e9e dans le dessin de ses croisillons. Un autre jour, c\u2019\u00e9tait une promesse dans la voix maternelle, nous monterions tout l\u00e0-haut. Du bateau je suivais l\u2019ascenseur glissant contre la jambe de fer, il \u00e9tait jaune ou rouge, mais un rouge d\u2019antan, comme les wagons de la tr\u00e8s vieille rame qui circulait encore sur la ligne qui passe sous les pieds de Notre-Dame, et c\u2019\u00e9tait une chance lorsqu\u2019on y avait droit, avec ses si\u00e8ges en lattes de bois vernis, durs et arrondis, bien plus inconfortables que les habituelles banquettes en ska\u00ef, mais qui avaient le pouvoir de faire voyager dans le temps. Rentr\u00e9s \u00e0 la maison, je devais me laver les mains et jeter le ticket de m\u00e9tro. Il \u00e9tait jaune. Ce que \u00e7a fait que d\u2019\u00eatre loin ? Des amis marseillais sont mont\u00e9s aux tours de Notre-Dame l\u2019apr\u00e8s-midi du lundi, ils ont \u00e9t\u00e9 parmi les derniers \u00e0 voir l\u2019\u00e9difice avant qu\u2019il ne br\u00fble. Ils en sont un peu fiers. Un autre ami les plaisante : \u00ab&nbsp;Alors, c\u2019est vous qui avez mis le feu \u00e0 la cath\u00e9drale ?&nbsp;\u00bb C\u2019est tout. Une amie de Toulouse, au t\u00e9l\u00e9phone, n\u2019en parle pas. Je finis par n\u2019y plus tenir, j\u2019y fais allusion. Elle est choqu\u00e9e de tout cet argent qu\u2019on veut employer pour le b\u00e2timent alors qu\u2019on laisse des gens mourir. Le lendemain, nous voyons d\u2019autres amis qui n\u2019en parlent pas plus. Au cours du d\u00eener, ils tendent l\u2019oreille lorsque mon mari \u00e9voque sa conversation t\u00e9l\u00e9phonique avec son cousin qui travaille \u00e0 la ma\u00eetrise de Notre-Dame, et qui allait \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition lorsqu\u2019il s\u2019est trouv\u00e9 devant la cath\u00e9drale en feu, et que je retransmets moi-m\u00eame l\u2019information re\u00e7ue de mon amie historienne de l\u2019art, que les mays sont saufs. Ils l\u00e8vent un peu la t\u00eate, mais ils ne rel\u00e8vent pas. Nous passons \u00e0 autre chose.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group is-nowrap is-layout-flex wp-container-core-group-is-layout-f56f613f wp-block-group-is-layout-flex\">\n\n<\/div>\n\n\n<div class=\"wp-block-jetpack-subscriptions__supports-newline wp-block-jetpack-subscriptions\">\n\t\t<div>\n\t\t\t<div>\n\t\t\t\t<div>\n\t\t\t\t\t<p >\n\t\t\t\t\t\t<a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/?post_type=post&#038;p=1021\" style=\"font-size: 16px;padding: 15px 23px 15px 23px;margin: 0; margin-left: 10px;border-radius: 0px;border-width: 1px; background-color: #113AF5; color: #FFFFFF; text-decoration: none; white-space: nowrap; margin-left: 0\">Abonnez-vous<\/a>\n\t\t\t\t\t<\/p>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t<\/div>\n\t\t<\/div>\n\t<\/div>\n\n\n<p class=\"has-very-light-gray-to-cyan-bluish-gray-gradient-background has-background has-small-font-size wp-block-paragraph\">\u00c0 partir du 1er d\u00e9cembre 2024, pendant un mois et quelques jours, un chapitre de ce texte est ajout\u00e9 quotidiennement, sauf le mercredi. Les abonn\u00e9s re\u00e7oivent les publications par e-mail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-tertiary-background-color has-background has-small-font-size wp-block-paragraph\">L&rsquo;\u0153uvre enti\u00e8re sera disponible progressivement sur la page \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/toute-leau-de-lincendie\/\" data-type=\"page\" data-id=\"925\">Toute l&rsquo;eau de l&rsquo;incendie<\/a>\u00ab\u00a0. Comme l&rsquo;ensemble de ce site, elle est d\u00e9pos\u00e9e et prot\u00e9g\u00e9e par le droit d\u2019auteur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Toute l&rsquo;eau de l&rsquo;incendie | 11. Ce que \u00e7a fait que d\u2019\u00eatre loin\u00a0? \u00a0Mon amie parisienne compte aller ce soir \u00e0 Notre-Dame. L\u2019incendie a deux jours. Moi, de retour \u00e0 Marseille, j\u2019\u00e9cris longuement dans un cahier rouge. Je reste chamboul\u00e9e. Je me sens bizarre d\u2019\u00eatre loin. Ce que \u00e7a fait\u00a0? 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