{"id":1332,"date":"2025-04-16T21:30:50","date_gmt":"2025-04-16T19:30:50","guid":{"rendered":"https:\/\/laurehumbel.fr\/?p=1332"},"modified":"2025-09-08T23:47:53","modified_gmt":"2025-09-08T21:47:53","slug":"jardins-suspendus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/2025\/04\/16\/jardins-suspendus\/","title":{"rendered":"Les jardins suspendus du doge"},"content":{"rendered":"\n<pre class=\"wp-block-preformatted\"><\/pre>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-group is-nowrap is-layout-flex wp-container-core-group-is-layout-6c531013 wp-block-group-is-layout-flex\">\n\n<\/div>\n\n\n\n<p>La carcasse du paquebot gisait sur le flanc. En s\u2019\u00e9chouant, il avait emport\u00e9 tout un angle du Palais des Doges. \u00c9ventr\u00e9e, la salle du Grand Conseil offrait d\u00e9sormais \u00e0 tous vents ses murs orn\u00e9s par les plus grands ma\u00eetres de la Renaissance. En tapant, le navire avait provoqu\u00e9 une onde de choc qui avait fatalement \u00e9branl\u00e9 le campanile de Saint-Marc situ\u00e9 un peu plus loin sur la place. Il s\u2019\u00e9tait \u00e9croul\u00e9 tout droit dans un nuage rouge de poussi\u00e8re de briques, tuant quelques touristes qui venaient d\u2019en faire l\u2019ascension sans savoir que Galil\u00e9e avait jadis gravi ce m\u00eame clocher pour pr\u00e9senter au doge une nouvelle invention, sa longue-vue. Quant aux victimes de l\u2019\u00e9chouage, on en \u00e9tait encore \u00e0 les d\u00e9nombrer. Plusieurs milliers de croisi\u00e9ristes se trouvaient \u00e0 bord, principalement \u00e0 tribord d\u2019o\u00f9 ils tentaient de prendre d\u2019imprenables vues sur la ville. C\u2019est de ce c\u00f4t\u00e9 que le paquebot avait g\u00eet\u00e9, quand la man\u0153uvre pour entrer dans le canal de la Giudecca avait rat\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant ce spectacle de d\u00e9solation, l\u2019avocat Luigi Malipiero se faisait des cheveux blancs. Il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9p\u00each\u00e9 par les dirigeants de la compagnie maritime pour \u00e9laborer au plus vite une strat\u00e9gie de d\u00e9fense, voire une contre-offensive. Ce qu\u2019il fallait \u00e9viter d\u2019abord, c\u2019est d\u2019\u00e9bruiter les pots de vins dont ladite compagnie avait copieusement arros\u00e9 diverses administrations pour faire capoter un d\u00e9cret visant \u00e0 r\u00e9guler la navigation des bateaux de fort tonnage dans la lagune. Pour le reste, il n\u2019y avait qu\u2019une solution&nbsp;: faire porter l\u2019enti\u00e8re responsabilit\u00e9 au capitaine. Son dossier pr\u00e9sentait pour l\u2019instant peu de failles. Un vrai casse-t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Luigi Malipiero n\u2019aimait pas revenir \u00e0 Venise. Il avait toujours peur d\u2019y croiser Giulietta Manin et sa fille, Chiara. Il n\u2019avait pas reconnu l\u2019enfant \u00e0 sa naissance. Maintenant qu\u2019elle approchait de ses sept ans, se doutait-elle de quelque chose&nbsp;? Luigi s\u2019obligeait \u00e0 venir la voir une fois par an, plus ou moins. Il ne savait pas pourquoi. Il \u00e9tait toujours mal \u00e0 l\u2019aise en sa pr\u00e9sence. Pourtant, il n\u2019avait rien \u00e0 se reprocher. La somme qu\u2019il versait tous les mois \u00e0 Giulietta aurait largement couvert les besoins de plusieurs gosses de riches. Sinon, quand il \u00e9tait contraint de r\u00e9sider dans la cit\u00e9 des doges pour affaires, ou pour c\u00e9der au caprice d&rsquo;une jeune ma\u00eetresse, il \u00e9vitait de se promener du c\u00f4t\u00e9 de San Polo o\u00f9 logeaient la m\u00e8re et l\u2019enfant. Mais cette fois, pas la peine de feinter. Son nom allait appara\u00eetre dans les journaux, si ce n\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait. Il prit donc les devants et proposa d\u2019emmener la petite en promenade.<\/p>\n\n\n\n<p>Chiara avait le teint p\u00e2le, ce qu\u2019accentuait le noir d&rsquo;une chevelure au carr\u00e9 tombant raides de part et d\u2019autre d&rsquo;un visage triste. Il la trouva v\u00eatue d\u2019une jupe pliss\u00e9e et d\u2019un parka de bonne marque mais trop grand d\u2019une taille, avec un ruban \u00e0 n\u0153ud dans les cheveux sur lequel il pr\u00e9f\u00e9ra r\u00e9server son jugement. Elle portait des chaussures vernies et des collants blancs qui, mis de travers, s\u2019entortillaient autour des mollets, signe de la pr\u00e9cipitation avec laquelle sa m\u00e8re l\u2019avait d\u00e9guis\u00e9e en petite fille mod\u00e8le. Ils all\u00e8rent savourer une glace dans une <em>gelateria<\/em> pr\u00e8s du pont du Rialto. Puis \u00e0 la requ\u00eate de la fillette, ils se dirig\u00e8rent vers les Jardins Papadopoli pour jouer au toboggan et \u00e0 la balan\u00e7oire. C\u2019\u00e9tait l\u2019un des rares espaces verts de la ville, et la seule aire de jeux de tout le quartier. Pendant qu\u2019elle se balan\u00e7ait, en chantonnant un air peupl\u00e9 de princesses, l\u2019avocat regardait, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du canal bordant les jardins, le Piazzale Roma o\u00f9 man\u0153uvraient les autobus municipaux et des voitures de tous les pays. C\u2019est l\u00e0 que d\u00e9bouchait le pont permettant d\u2019atteindre Venise par la route. Juste derri\u00e8re la place se trouvait le terminal des navires de croisi\u00e8re et \u00e0 cette pens\u00e9e, il se renfrogna. Il v\u00e9rifia son portable&nbsp;: rien de neuf. Tout en gardant un \u0153il lointain mais vigilant sur l\u2019enfant, il entreprit de se d\u00e9gourdir les jambes. Il fut attir\u00e9 par un panneau destin\u00e9 aux amateurs d\u2019histoire urbaine. On y racontait que le parc avait \u00e9t\u00e9 construit sur les ruines du tr\u00e8s ancien couvent de Sainte-Croix d\u00e9moli \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019occupation napol\u00e9onienne. On y d\u00e9plorait cette destruction tout en soulignant les avantages de ce poumon vert entre la gare routi\u00e8re et la gare ferroviaire. Luigi Malipiero reporta son regard sur la petite Chiara qui, ayant \u00e9puis\u00e9 les pauvres ressources offertes par les jeux enfantins, s\u2019ennuyait ouvertement. C\u2019est alors qu\u2019il eut une id\u00e9e de g\u00e9nie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s dix-huit mois de travaux, \u00ab&nbsp;Les Jardins suspendus du Doge&nbsp;\u00bb ouvrirent leurs portes. L\u2019acc\u00e8s se faisait par le campanile de Saint-Marc reconstruit \u00e0 l\u2019identique. Sur une des faces de la tour figuraient, en tout petit, le nom des 347 victimes du naufrage du paquebot, et sur une autre face, en tr\u00e8s grand, le nom de la compagnie de navigation qui avait sponsoris\u00e9 le parc d\u2019attraction et donn\u00e9 du travail \u00e0 la population. Un ascenseur permettait d\u2019arriver au sommet. L\u00e0-haut, on avait le choix entre deux t\u00e9l\u00e9ph\u00e9riques \u00e0 \u0153ufs. Le premier conduisait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du \u00ab&nbsp;Bucentaure&nbsp;\u00bb. La carcasse du paquebot, toujours avachie, \u00e9tait customis\u00e9e, tout en dorures et en pourpre. Elle m\u00e9ritait bien de porter le nom de l\u2019ancien navire d\u2019apparat de la R\u00e9publique du Lion. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur se succ\u00e9daient les attractions les plus sophistiqu\u00e9es qui soient. L\u2019autre t\u00e9l\u00e9ph\u00e9rique menait aux fameux \u00ab&nbsp;Jardins suspendus du Doge&nbsp;\u00bb qui donnaient son nom \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement. Ils avaient \u00e9t\u00e9 am\u00e9nag\u00e9s dans l\u2019ancienne Salle du Grand Conseil. Toutes les commissions, des services municipaux au Minist\u00e8re des Biens culturels, s\u2019\u00e9taient trouv\u00e9 d&rsquo;accord pour dire que cet immense espace ne servait plus \u00e0 rien depuis que la S\u00e9r\u00e9nissime n\u2019existait plus, \u00e0 savoir depuis plus de deux si\u00e8cles \u2013 que de temps perdu, quand on y pense&nbsp;! C\u2019\u00e9tait luxuriant. Des plantes end\u00e9miques, des plantes tropicales, des plantes carnivores, et surtout ce tapis v\u00e9g\u00e9tal qui, assurait-on, allait peu \u00e0 peu grimper \u00e0 l\u2019assaut des murs jusqu\u2019au plafond aux moulures dor\u00e9es, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur desquelles \u00e9tait dispos\u00e9 un tr\u00e8s savant dispositif d\u2019arrosage. Et au milieu de tout cela, une aire gigantesque de jeux pour enfants de tous \u00e2ges, autour de laquelle courait une piste pour rollers.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est avec \u00e9motion que Luigi Malipiero posa un pied hors de l\u2019\u0153uf, la main dans celle de la petite Chiara Manin. Lui, le principal artisan de l\u2019ensemble, lui qui avait eu l\u2019\u00e9tincelle permettant non seulement d\u2019\u00e9viter le scandale mais de renverser les choses, en donnant de la compagnie de paquebot non plus l\u2019image d\u2019un vandale mais celle d\u2019un sauveur, n\u2019avait jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 sur le chantier avant ce jour. Il avait trop \u0153uvr\u00e9 en sous-main pour obtenir les autorisations n\u00e9cessaires, il avait graiss\u00e9 trop de pattes pour pouvoir se montrer. La seule chose qu\u2019il e\u00fbt exig\u00e9e, c\u2019est que le jour d\u2019ouverture soit celui des huit ans de Chiara, et que l\u2019enfant et lui soient les tous premiers visiteurs, cadeau exceptionnel, dont elle se souviendrait toute sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, il partait pour un autre continent avec le montant d&rsquo;une belle retraite anticip\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/laurehumbel.fr\/index.php\/tous-les-articles-du-blog\/dans-les-etoiles\/\"><strong>Autres textes de science-fiction sur ce site<\/strong><\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La carcasse du paquebot gisait sur le flanc. En s\u2019\u00e9chouant, il avait emport\u00e9 tout un angle du Palais des Doges. \u00c9ventr\u00e9e, la salle du Grand Conseil offrait d\u00e9sormais \u00e0 tous vents ses murs orn\u00e9s par les plus grands ma\u00eetres de la Renaissance. 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