La Nécessité de l’art de Murielle Bozzia et Pierre-Alain Mallet est plus directement liée au texte que j’ai écrit après l’incendie de Notre-Dame de Paris. Le Grand épuisement de Nelly Pons résonne autrement, mais pas moins fortement, avec mes interrogations.
La gravité est relative. Personne n’est mort lors de cet incendie, comme le disait l’enfant, comme me l’a aussi fait remarquer une lectrice. Il ne s’agissait que d’un bâtiment, aussi cher me soit-il ; aussi impensable que soit sa disparition, de mon vivant, moi qui l’avais toujours connu.
Et la vie sur terre ?
On dit aujourd’hui « le vivant », cela rend peut-être mieux la palpitation des corps, l’expression du vert dans les tiges qui poussent.
Tout à la fin de mon texte, je me demandais si de notre vivant, nous pouvions assister à la fin du vivant. Qu’est-ce qui est le plus révoltant ? L’absurdité logique de cette proposition, ou la possibilité qu’elle se réalise ?
J’ai rencontré Nelly Pons à l’automne dernier au Festival de Mouans-Sartoux où elle présentait son livre.
p. 131
Et voilà que tu les rencontres.
Ils et elles s’appellent (…)
Ils étudient les sciences, la géographie (…)
Ils content les steppes, les glaces (…)
Ils racontent les peuples d’ailleurs (…)
Ils documentent les luttes, repoussent les frontières, réenchantent les mondes. Ils légitiment l’enfant que tu étais, celle que tu es. Font exploser les contours de ta solitude. Et tu veux en être.
Tu ne sais pas comment
Tu doutes de toi, de tout, et tant pis si c’est prétentieux.
Tu veux en être.
C’est comme qui dirait
Vital.
Je relis le livre au printemps, et je sens croître en moi plus forte encore l’envie d’en être, de cesser de participer au saccage.
Samedi dernier, j’ai aidé une bergère à un badigeonner des oliviers, pour éviter que ses brebis n’en mangent l’écorce quand elles vont venir patûrer dans l’oliveraie. J’ai passé l’après-midi assise, à genoux ou debout dans l’herbe haute des graminées qui à l’approche du soir ont pris des nuances de mauve, de vert pâle et de beige, dans un camaïeu de lumière. Je n’ai récolté que deux piqûres, une minuscule au poignet, une autre à peine plus grande sur la cuisse à travers la toile de mon pantalon. Les insectes ne seront plus à craindre, même sur les jambes nues de l’été. Ce qui est à craindre, c’est qu’il n’y ait plus d’insectes.
p. 137
…furtif glissement d’air, battements d’ailes, brèves et délicates percussions sonores… À la pointe du jour, depuis plus de cinq mille ans, ainsi chante et danse le grand tétras, dans l’intimité de la forêt…
… le grand tétras des Vosges n’est plus…
Assister à la disparition d’une espèce n’est pas pour vie humaine. Une tristesse infinie dont nul ne peut se consoler. Certains veulent le réintroduire, dit-on. Un oiseau boréal dans un monde qui se réchauffe. Un oiseau-forêt qui, pour demeurer farouche, réclame l’immensité du sauvage.
RENDEZ-NOUS, RENDEZ-NOUS LE SAUVAGE.
À quelqu’un dans le public qui lui demandait quel espoir il pouvait rester, elle a répondu : « Je ne me pose pas la question, je me mets en mouvement. »
Nelly Pons, Le Grand épuisement, Actes Sud, 2025
https://actes-sud.fr/catalogue/le-grand-epuisement-015390
Les Moutons marseillais
https://lesmoutonsmarseillais.fr



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