Résonance

Deux livres, cette semaine, sont entrés en résonance avec le dernier post de ce blog : Le Grand épuisement de Nelly Pons, dont je parlerai dans un prochain billet et La Nécessité de l’art de Murielle Bozzia et Pierre-Alain Mallet.

Il faut se méfier des métaphores simples, ne pas y entendre l’écho d’une cloche ou d’un bourdon au prétexte que j’ai rouvert et remis en lumière mon texte sur l’incendie de Notre-Dame. Il s’agit plutôt d’une perception affine.

LA NÉCESSITÉ DE L’ART
« Incendie et résilience, peindre pour unifier »
Murielle Bozzia et Pierre-Alain Mallet

Les reproductions des œuvres de Murielle Bozzia me fascinent dès que j’ouvre le livre par leur grande originalité, et aussi parce qu’elles me dérangent. Une main verte saisit la flèche en feu de Notre-Dame. La panoplie de super-héros d’un pompier se dilue dans les contours flous des couleurs d’une flamme. Dans une toile, je vois les yeux globuleux et le bec d’une sorte de pélican fantastique, avant d’y reconnaître les seins et le ventre d’une femme enceinte que traverse la transparence des arcs-boutants du chevet, et que souligne la crête pointue de fenêtres en ogive. Des rosaces conversent avec des bras tendus en arc. Que peuvent-ils retenir de ce qui peut s’évanouir ?

Des visages consternés sont figés sur un fond qui tremble. Des éléments d’architectures et des figures hybrides ou monstrueuses se mêlent au jaillissement d’un art en-deçà de la raison, une ligne de bande-dessinée fantastique habite l’illumination, l’élan d’une peinture qui, sur le socle branlant de la souffrance, trouve dans sa force intérieure à bâtir la pulsation de la vie.

Une main, gigantesque, démesurée, omniprésente.

Du dérangement naît l’émotion.

J’ai toujours eu une attirance pour les peintres coloristes. Le courant auquel l’artiste dit se rattacher est celui, qui m’était inconnu, de la peinture sensualiste.

p. 22 « Capter l’esprit d’une époque, des impressionnistes aux expressionnistes, devient un champ d’expérimentation, le refus de l’académisme. La liberté comme emblème. L’émotion comme but. C’est dans cette lignée que s’inscrit le senualisme. »

Oui.

Je sens que ces œuvres gagnent à être regardées longtemps. Dans la contemplation je trouve du sens – comme, devant les toiles de Rothko, il faut laisser à l’œil le temps de percevoir la profondeur et sa signification.

Sur le papier glacé, il manque la matière de l’œuvre, sa pâte, et je vais guetter l’occasion d’une exposition pour voir les originaux. Mais le livre est une œuvre en soi, le texte de l’artiste dialogue avec ses œuvres, et l’artiste dialogue avec un historien d’art, qui est un ami, et cet ami m’a mis le livre entre les mains, sensible à la convergence de nos textes respectifs, non seulement sur le sujet, mais dans la sensibilité avec laquelle nous l’abordons.

p. 8 « Ce livre n’est pas un livre sur Notre-Dame. C’est un livre sur la peinture comme acte de transformation. »

De même, mon texte n’est pas un texte sur Notre-Dame, mais une réflexion sur les raisonnements et sur les émotions induites par l’incendie.

p. 13 « J’ai cru m’éteindre. Mais c’est là, dans les cendres, que j’ai commencé à peindre ».

p. 24 « En quelques secondes, je comprends : si les traces ne peuvent être modifiées, c’est parce qu’elles sont trop solides. Je n’ai pas représenté un contrefort : je suis le contrefort, au cœur de la structure. »

p. 31 « L’incendie de Notre-Dame (…) n’appartient pas aux seuls chrétiens, aux amoureux du patrimoine et de l’histoire, aux Parisiens, à ceux qui auraient visité au moins une fois dans leur vie, mais à tous ceux qui sentaient ce soir-là dans leur poitrine, la peur de la destruction, une perte qui devenait intime. »

p. 37 « Trois éléments sont essentiels : la lenteur, le temps et la mémoire. L’artiste accepte de ne pas savoir, laisse venir le geste, pose et efface, comme l’eau qui sculpte la pierre. La peinture garde la trace du temps, révèle une vie en devenir. S’appuyer sur le réel mobilise la mémoire, guide l’intuition, donne sens aux sensations. Se reconstruire, c’est comme peindre : pas à pas, avec patience, en laissant le corps se réorganiser – et la confiance revient. »

p. 42 « Dans la nuit, au fur et à mesure de l’avancée des flammes, une tout autre image apparut. Elle n’était pas nouvelle, bien au contraire ! Elle était la Notre-Dame enfouie sous le quotidien. L’église redevenait un joyau architectural, un vestige d’un Moyen-Age transfiguré, un lieu majeur de la chrétienté. Peu à peu, le mythe réapparaissait.»

p. 50 « De nombreux spectateurs […] se rapprochent parfois du cartel, avant même d’avoir regardé la toile, en quête d’une hypothétique piste qui les guiderait dans ce no man’s land . Un siècle après l’apparition de l’art abstrait, ils demeurent désarçonnés par l’absence d’une anecdote à laquelle se rattacher. Et pourtant, c’est bien là qu’est l’humain, […] dans la reconnaissance du geste créateur. »

muriellebozzia.com

Une réponse à “Résonance”

  1. Avatar de Juliette Derimay
    Juliette Derimay

    Oui, regarder longtemps. Et puis relire aussi, peut-être quelque chose du même processus qui nous fait voir les choses autrement, nous accrocher sur certains détails

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