Guernesey, 1
« Au rocher d’hospitalité et de liberté, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l’île de Guernesey sévère et douce, mon asile actuel, mon tombeau probable. »
Dédicace de Victor Hugo aux Travailleurs de la mer
L’occasion s’est présentée de partir à Guernesey avec deux amies du Tiers Livre. L’une d’entre nous rêvait depuis longtemps de voir la maison de Victor Hugo. Le moment n’était pas le mieux choisi, je finissais un nouveau manuscrit et craignais de m’en laisser distraire. Mais si l’on attend toujours le bon moment, on ne fait jamais rien.
En avril nous embarquons donc vers Hauteville House, vers le grand écrivain, vers l’opposant à la tyrannie, l’exilé politique victime des proscriptions d’après le coup d’état de 1851, une de ces prises du pouvoir par la force dont l’histoire, encore et encore, regorge. Tout en haut de la maison, nous découvrirons que l’écritoire d’Hugo fait face à la France, que par temps très clair il pouvait entrapercevoir. L’espoir peut donc résister, mais sous la forme d’un tout petit morceau de la côte du Cotentin.
Passeport en main, nous prenons le train. Notre liberté de circulation est inappréciable, en ce sens qu’il nous est impossible de ressentir ce que produit en soi l’éloignement forcé du lieu qu’on habitait. Je ne pense pas seulement aux grands proscrits d’hier et d’aujourd’hui, aux militants des droits humains et de la démocratie, mais aux foules d’anonymes qui doivent fuir devant des armes, mais aussi à ceux qui ne peuvent sortir de leurs frontières comme, humblement, dans mon enfance, les amis polonais de mes parents dont le voyage était conditionné à une invitation validée par les autorités.
Hors saison, il n’existe de liaisons que depuis Saint-Malo. Qu’on le veuille ou non, aller à Victor Hugo passe d’abord par Chateaubriand. J. raconte comment le port formait avec la ville une continuité. On se perchait sur l’échelle de l’écluse pour ravitailler les copains qui la passaient en voilier, entre la mer et le bassin à flot. On allait librement boire un coup sur le remorqueur de C., avec qui on avait été monitrice à l’école des Glénans et qui, elle, a fait la marine marchande. On passait comme on voulait sur la jetée. Aujourd’hui le port et la ville sont deux entités séparées, partout des barrages, des barrières grises, des laisser-passer. La tombe de Chateaubriand sur l’îlot du Grand Bé est rendue inaccessible par la marée haute. Isolement d’autant plus sublime que la mer, deux fois par jour, lui retire ce privilège. Nous faisons le tour des remparts.
Le petit logement que nous occupons pour la nuit est aménagé en exploitant au mieux chaque décimètre carré. En m’endormant sur la couchette du haut, je me crois déjà sur le bateau.
Le matin à l’embarquement dans le gare maritime, une employée réajuste un de ces poteaux retenant les rubans qui donnent forme à la queue des touristes : c’est pour séparer les flux, précise-t-elle avec un sourire tiré comme un chignon.
Deux heures plus tard, Guernesey apparaît : une barre de falaises du même gris bleuté que la mer, en plus mat, opposant son statisme au mouvement des courants sur lesquels des nuages immobiles et lents font traîner à travers un ciel pâle la lumière du petit matin. Le bateau met le cap sur une ligne plus blanche, à ras d’eau : la masse de l’île se prolonge d’une langue plate. Saint-Pierre Port se niche à son attache, dans les bras protecteurs de la colline abrupte.

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