D’une brioche dans le TGV

Une inondation et un train supprimé m’ont fait prendre deux TGV au lieu d’un Intercités pour rentrer hier chez moi. Au comptoir du wagon-bar, je demande le morceau de pain inclus dans le prix de la salade ; il n’y en a plus. On m’offre en échange une petite brioche nature. Comme jadis l’enfant couronné – c’était Louis XV, je crois – qui du haut de ses cinq ans, devant la foule sous ses fenêtres, demandant pourquoi toutes ces femmes crient, tous ces gens avec leurs enfants, et s’entendant répondre « Sire, c’est qu’ils manquent de pain », aurait dit « Qu’ils mangent donc de la brioche ! » L’historicité est douteuse, mais quelques jours après les manifestations du 17 octobre, leur répression et les pillages qui les ont accompagnées, la coïncidence du surgissement de ce topos pré-révolutionnaire est troublante.

Depuis le début du mouvement lycéen, je me demande ce que le pouvoir espère en opposant la brutalité à la revendication. Peut-être un embrasement en retour, prétexte à un rétablissement de l’ordre public par des mesures extrêmes comme le couvre-feu ou l’état d’urgence, sans avoir à régler (pensent-ils) du fond du problème ? Répondre à la contestation économique et sociale par l’usage de la force provoque nécessairement une poussée de la violence. C’est documenté. À l’époque des Gilets jaunes, le gouvernement d’Angela Merkel avait proposé d’aider à former les Français à d’autres pratiques de gestion des foules et de maintien de l’ordre ; et j’ai lu qu’en mai 68, malgré une présence policière nombreuse dans les cortèges marseillais, il y eut peu de heurts et pas de blessés car le préfet avait donné l’ordre aux agents de s’y rendre en civil, afin d’éviter la provocation.

Aujourd’hui qui sont les « casseurs » qui font basculer les manifs ? Ceux qui ciblent les lieux d’exercice de la démocratie ; ceux qui s’attaquent aux commerces des centres villes, jusqu’au saccage et au pillage ; ceux qui affrontent les CRS en ordre de bataille sur la place de la Concorde ?

Les témoignages que j’ai reçus, comme les articles de presse, décrivent d’une part des manifestants porteurs de slogans, d’autre part des « activistes très organisés, partisans d’une violence immédiate » (Le Monde daté du 21 octobre 2026), puis des pilleurs opportunistes qui saisissent l’occasion pour casser des vitrines et dévaliser des rayons. Et quelle éducation ont reçue ces derniers ? Quelles valeurs ont-ils, à part les habits de marque et la possession de beaucoup d’argent ? Comment espérer les faire agir plus intelligemment dans un système où le fric est le seul baromètre de la place occupée dans la société ? Et comment espérer que les manifestants cessent de produire des slogans insultant les policiers, si ceux-ci continuent d’avoir pour ordre de frapper sans discernement ?

Car pendant ce temps-là à Toulouse, un témoignage direct* m’informe que des étudiants et des lycéens sont bloqués par la police sur le pont des Catalans, parcours pourtant autorisé du cortège, et qu’ils reçoivent à la figure des gaz lacrymogènes. Une femme visiblement enceinte, qui cherchait seulement à traverser la Garonne, s’est vue interdite de passage et prise dans la nasse, alors qu’elle venait de supplier un agent qu’on la laisse rejoindre son compagnon, invoquant ses six mois de grossesse et disant qu’elle ne participait même pas à la manifestation.

Est-ce que plus de culture, une syntaxe plus riche et un vocabulaire moins « merdique » pourraient aider les gouvernants à réfléchir ? Encore faudrait-il que l’éducation redevienne une priorité nationale.

*voir aussi La Dalle sur Instagram

3 réponses à « D’une brioche dans le TGV »

  1. Avatar de Caroline Diaz

    Quelle furieuse image d’histoire est en train de s’écrire.

  2. Avatar de Caroline Diaz

    Ah zut je voulais écrire page ….

  3. Avatar de Emma Cordoliani

    Te lisant, je me dis que la question vaudrait d’être retournée : sachant depuis la Loi Travail la répression inévitable, que peut-on attendre d’une telle action sinon une confrontation escaladant en violence ? Il est convenu d’accueillir avec patience et douceur les erreurs de jeunesse. Elles forment. Cependant, dans la matière qui nous occupe ici, elles sont devenues tellement dangereuses et coûteuses pour les intéressés que je me demande si l’espoir qui porte les plus jeunes générations à défiler n’est pas déplacé. L’espoir se substituant à l’action, dans le sens que Camus donnait à ces termes. Sur un plan linguistique, il est suave de soutenir que bloquer fait avancer. Pour les autres, les habitués, sachant la répression inévitable, il ne peut s’agir que d’un geste désespéré, un geste piège, mécanique,comme le dernier qui nous reste. Sachant inévitable d’une part la répression policière, la sourde oreille des gouvernements et de l’autre le saccage désormais institué qui accompagne les manifestations, il faudrait inventer d’autres façons d’agir. Ou bien accepter que nous manifestons uniquement pour commémorer une pratique qui s’est vidé de son sens,lequel était cher à nos coeurs. La Toussaint approche, je me demande dans quelle mesure le défilé peut être autre chose qu’un hommage à nos chers défunts. Notre idée de la démocratie, de l’Europe, du progrès, des Lumières… le goût de la cendre dans la bouche.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *