L’imaginaire en nous

Guernesey, 5

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Guernesey par Juliette Derimay

Le paysage littéraire se superpose au réel quand j’essaie de rendre compte de notre promenade de L’Ancresse à Saint-Sampson, maintenant que j’ai lu Les Travailleurs de la mer. Je cherche à me souvenir du détail du relief, du dessin des anses, de la courbe de la route, pour y placer possiblement la maison de Gilliatt au Bû de la Rue, et – de l’autre côté du château du Valle – celle des Bravées où habitent Mess Lethierry et Déruchette. Vaine tentative. Hugo déjà insiste bien sur la différence entre le Guernesey des années 1820, qu’il décrit, et celui de 1866, où il écrit.

Ce matin-là, je n’ai pas remarqué la colline du Valle. La carte m’indique sa situation. Nous venions de faire une halte à une table de pique-nique au-dessus de Bordeaux Harbour, près d’un parking aménagé et d’une buvette. Nous quittions la sauvagerie du Nord-Est de l’île, la baie de Fontenelle – son granit découpé en pointes, la dune rase sous nos pas et une maison très blanche près d’un cap surplombant une mer aussi grise que bleue, ou l’inverse, tout cela évoquant la côte du Finistère nord, les rochers de Ouessant ; Beaucette Marina dont l’entrée exiguë entre deux roches à pic tracasse le regard, de longues minutes durant, interroge la raison, force l’admiration pour les marins d’ici : il y a là un écho au roman d’Hugo, même avant de le lire. Car un livre célèbre convoque l’imaginaire autant que peut le faire une ville que l’on n’a jamais visitée : on l’investit d’une couleur, d’une atmosphère particulière, on lui prête une intention, on en a entendu parler – l’homme se mesurant à la mer ; l’érudition encyclopédique ; la pieuvre qu’il faudra combattre, épisode dont l’évidence apparaît à chaque détour de rue à Saint-Pierre-Port, entre les colifichets des boutiques à touristes et la sculpture du banc à côté de l’église ; et d’autres éléments que l’on conjecture, qui attirent et terrifient d’avance, pour quoi on le lira, qui n’y seront peut-être pas, comme des bateaux de pêche auxquels la mer prendrait son lot sur l’équipage. Les récits familiaux de mes propres ancêtres, qui partaient de Fécamp, la mention « perdu en mer » sur l’acte de naissance de plusieurs d’entre eux, imposent ces images.

La scène de la pieuvre a frappé les esprits. À la lecture je le comprends, mais sans doute m’y attendais-je trop, elle ne m’a pas fait frémir autant que les chapitres de la tempête, la lutte contre le vent, la pluie, l’orage et la marée.

Enfin, après la tranquillité de chemins bordés de haies et de petites rues de moins en moins campagnardes, de plus en plus longées par des murets de pierre autour de jolies maisons, nous rejoignons la route, et, une fois contournée la colline, avançons sur l’asphalte vers le port de Saint-Sampson. Ce n’est plus le XIXe siècle, mais le travail continue : grues, réservoirs d’essence, bateau-citerne à quai, ferraille entassée derrière les barrières amovibles des chantiers, cheminées d’usines. Le port de plaisance vient après, et puis le goulet du port historique, jadis fortifié.

Maintenant je connais Gilliatt. Cette figure héroïque du bien, qui ne se départ pas de sa ligne de conduite malgré l’hostilité de ses contemporains, malgré la hargne des éléments, est moralement admirable, littérairement superbe. Elle ne m’a cependant pas émue autant qu’elle aurait pu. Trop abstraite, ou trop entière, peut-être.

Quand je le relirai – car un grand livre se relit – avec la vision d’ensemble et la connaissance du dénouement comme des péripéties, mes sentiments bougeront forcément.

Et je rêve déjà de retourner à Guernesey.

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