Bibliothèque

Guernesey, 4

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Guernesey par Juliette Derimay

Nous avons découvert fortuitement la bibliothèque Guille-Allès, en faisant un premier tour de Saint-Pierre Port, le nez en l’air et lestées d’un English Breakfast qui avait dignement fêté notre arrivée sur l’île1. Le bâtiment occupe toute la longueur de la place du marché, ses hautes fenêtres face à une halle en pierre, respirant son dix-neuvième siècle, la solidité, l’assurance. Dans cet édifice conçu à l’origine pour accueillir des réunions publiques, Thomas Guille et Frederick Allès ouvrirent en 1882 une grande bibliothèque inspirée de celle des apprentis à Brooklyn : les deux amis d’enfance avaient passé de nombreuses années à New York et s’étaient promis de transformer leur émerveillement pour cette institution en réalité pour leur île.

Passé le porche, une employée affable nous invite à entrer. Nous montons l’escalier. The Toilers of the Sea sont sortis, mais Les Misérables sont en rayon, ainsi que The Waves : une pensée et une photo pour Christine Jeanney. Nous ressortons. La promenade finie, et puis un brin de sieste, nous voici de retour à la bibliothèque en fin d’après-midi, finissant par trouver un siège à l’une des rares tables du premier étage. Un filet d’air frais passe par une fenêtre à baïonnette. Quelques lecteurs circulent, d’autres discutent à voix basse avec la bibliothécaire de service – elle a les cheveux bleus ; tout était bleu, me fera remarquer J., qui écrit un oloé.

Avant de partir, notre curiosité nous pousse au second étage où, merveille, une Quiet zone s’offre aux usagers. Nous nous promettons d’y revenir – promesse tenue le lendemain.

La zone n’est pas absolument muette, mais les collégiens devant leurs devoirs autour de tables en bois clair ne bavardent pas assez fort pour gêner la concentration de ceux qui s’isolent aux bureaux individuels ménagés tout le long de la balustrade surplombant la salle, séparés les uns des autres par une paroi grise de feutre. Dans L’Élégance du hérisson, Muriel Barbery invite à pénétrer dans ces lieux d’éducation et de savoir, dans ces sanctuaires à livres. J’y pense quelquefois en découvrant une nouvelle bibliothèque – il ne me reste pas beaucoup d’autres souvenirs de cette lecture. Mes heures passées dans celle de Guernesey ont été un moment fort. On y est bien accueilli. On y travaille bien.

Sur le palier avant de redescendre, une vitrine présente un curieux casier de bois. On dirait des livres miniatures empilés les uns sur les autres jusqu’à hauteur d’épaule, sur toute une série de colonnes, surmontés de l’inscription « Fiction. New books and recent additions ». Sur la tranche de chacun d’eux figure un numéro, fond rouge pour la plupart, fond bleu pour quelques uns. Une légende indique « red is in ».

Il s’agit d’un ingénieux système mis au point par Alfred Cotgreave pour permettre aux bibliothécaires de suivre les emprunts. Ce sont bien en effet des livres miniatures, qui portent la cote de l’ouvrage réel. Posés chacun sur une petite étagère de zinc, on pouvait les extraire pour y inscrire le numéro d’adhésion du lecteur et la date de l’emprunt. Puis on les retournait afin de présenter la face bleue, indiquant l’indisponibilité.

« L’indicateur Cotgreave », largement utilisé au Royaume-Uni à la fin du XIXe siècle, avait toutefois un inconvénient de taille : la place qu’il occupait, jusqu’à une quinzaine de mètres dans les bibliothèques dont la collection était importante. Il fut donc abandonné un peu partout à partir du début de XXe siècle. Mais la bibliothèque de Guernesey le conserva jusqu’en 1962.

Cotgreave avait été approché par Guille et Allès pour qu’il établisse le premier catalogue de leur fondation. Le recrutement d’une telle célébrité par deux hommes inconnus dans le milieu attira l’attention sur cette ambitieuse bibliothèque, étonnamment grande pour une si petite île. Mais une fois la tâche accomplie, Guille et Allès firent savoir sans ménagement à Cotgreave qu’ils n’avaient plus besoin de ses services. Nommé à la tête de la bibliothèque de West Ham à Londres, il garda toujours une grande nostalgie pour ses années guernesiaises.

Plus d’information sur le site de la bibliothèque
https://www.library.gg/cotgreave-indicator
https://www.library.gg/history


Horaires comparés de la Bibliothèque publique Guille-Allès de Saint-Pierre-Port, Guernesey et de la Bibliothèque municipale à vocation régionale de Marseille, dite l’Alcazar en souvenir du bon vieux temps du music hall

https://www.bmvr.marseille.fr/horaires-des-bibliotheques

Alcazar : 5 jours sur 7, 39 heures d’ouverture hebdomadaire, jamais avant 10h, deux jours par semaine à 13h, fermeture à 19h.

Les huit autres bibliothèques municipales de Marseille ont des horaires un peu plus restreints.

Nombre d’habitants à Marseille : 890 000
avec l’agglomération : 1 650 000

https://www.library.gg/opening-hours-closures

Guille-Allès Library : 6 jours sur 7, 54 heures d’ouverture hebdomadaire, ouverture à 9h sauf le mardi (10h), fermeture à 20h30 deux soirs par semaine, à 17h les autres jours.

Nombre d’habitants à Saint-Pierre-Port : 20 000
sur l’île de Guernesey : 67 000

  1. Petit coin d’Angleterre pour les Français, Guernesey est un bailliage aux saveurs de France pour les Anglais,  avec ses ruettes tranquilles, et ses panneaux souhaitant la BianVnu à ceux qui débarquent. [Lire Ruette tranquille sur le site de Juliette Derimay] ↩︎

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