La liberté

Guernesey, 3

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Guernesey par Juliette Derimay

Chez Victor Hugo, 38 rue Hauteville à Saint-Pierre-Port, sur l’île de Guernesey.

La façade fait croire à une maison sage. Du jardin émane une tranquillité bourgeoise. Peu léché, avec un palmier déplumé – il fait beau, dans le ciel passent de minces nuées. Des arbustes bourgeonnent, du jaune, du vert tendre éclatent dans la haie. Autour de deux carrés de terre retournée, des pâquerettes constellent l’herbe. Complètent le tableau deux arbres au tronc noueux, solides, centenaires. Au milieu un érable peut-être, et au fond le grand chêne dont Victor Hugo planta le gland, assisté de Tourtel, jardinier, le 14 juillet 1870, à une heure de l’après-midi, en présence de Charles, son fils, et de ses petits-enfants. Avant même qu’il germe, il lui donna le nom de Chêne des Etats-Unis d’Europe. Il sortit de terre le 5 septembre, le jour-même où l’écrivain revenait à Paris. En 1859, il avait refusé l’amnistie concédée par le pouvoir impérial, s’engageant à partager « jusqu’au bout l’exil de la liberté », à ne rentrer que lorsque la liberté rentrerait. Il regardait la France, au bout de l’horizon, depuis le banc de pierre où il venait s’asseoir.

Du haut de la maison, depuis ces combles en « look-out » où il écrivait, on voit un peu le jardin et beaucoup la mer. La maison n’est pas sage. Elle déborde d’orgueil, regorge de bois sombre, se répand en tentures, en tapis, en murs carrelés. Rien n’est vide. Elle exhibe les dons faits par les visiteurs, elle est pleine de H, elle accumule les références aux œuvres, elle est programmatique, elle se veut héroïque. Sur les panneaux des murs pousse une végétation en fils de coton et de soie, corolles en éventail d’arbres imaginaires, feuilles rouges et dorées, chinoiseries, dorures. Une faune d’oiseaux y habite. Le mobilier en bois se recouvre de pampres, y grimpent les rinceaux, les rosaces, les fleurs, et à la tête du lit de cérémonie, des Néréides, déesses psychopompes, pavanent sur leurs dauphins.

Retour au jardin. Une mare est ornée d’une pauvre urne, bien laide, dont il faisait grand cas. Apportée de Paris, le poète la compare à Versailles dans ses écrits – de son mince filet, fait jaillir les grandes eaux. Les arbres croissaient en liberté. Hugo souffrait qu’une fleur soit cueillie. Si une branche se brisait sans se détacher, on la laissait, quitte à devoir se baisser pour passer. Il croyait en dieu, en la métempsychose – c’était un grand fou, aussi. Des chaises en fer, au dossier incliné, au design d’aujourd’hui, sont offertes aux visiteur. Quelques tables aussi. Deux jeunes femmes sont assises à la plus reculée d’entre elles, près du Chêne symbolique. Rien ne les perturbe. Ni le vent léger qui provient de la mer, ni les touristes attendant leur tour de visite guidée, dont le babil sait parfois donner un nom savant aux plantes. Elles écrivent. La tête en avant, le crayon à la main, penchées sur leur page, elles sont plongées dans leurs propres mots  : quelle plus belle image de la liberté ?

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